Chapitre 12

Août 15, 2021 | Un village si paisible

Automne.

Louise s’était installée dans un appartement que lui avait dégoté sa cousine. Elle était contente de ne pas trop s’être éloignée de Bastien, ayant compris que son départ l’atteignait durement, malgré la carapace qu’il tentait de se forger. Malgré tout, elle n’avait pu se résoudre à retarder encore son départ. Maurice avait dépassé les bornes et elle ne voulait pas que cela se reproduise. Sans crier gare, il s’était introduit dans sa chambre une nuit (voilà des années qu’ils dormaient dans des pièces séparées) très « prêt » et manifestant clairement son intention de reprendre avec sa femme un exercice qu’ils avaient abandonné il y a fort longtemps. Elle l’avait mis dehors manu militari, sachant parfaitement que son mari ne se souvenait d’elle que parce que sa maîtresse lui fermait sa porte. Cela aurait été un comble ! servir de bouche-trou, non merci ! Et puis aussi, depuis le sourire du jeune homme dans le train, elle se sentait différente et comprenait qu’il n’y avait plus une minute à perdre avant de recommencer sa vie.

Elle allait se lâcher et vivre comme elle aurait dû le faire à 20 ans, sauf qu’à 20 ans, elle était amoureuse de Maurice et ne respirait qu’à travers lui. A bientôt 40, elle devinait que l’existence pouvait lui réserver encore de beaux moments et entendait bien les provoquer.

Question travail, elle avait envie de trouver quelque chose qui lui plaise vraiment. Heureusement, Maurice devrait lui verser une pension alimentaire, au moins jusqu’au divorce, elle s’était renseignée. Certes, cela ne lui plairait pas, mais il ne pourrait y échapper. Son nouveau logis n’était pas trop cher car l’immeuble était assez ancien. Elle bénéficiait d’une jolie vue sur la campagne depuis le second étage et avait installé avec goût son trois-pièces-cuisine ; ne manquaient plus que quelques cadres pour rendre son nouvel espace plus cosy ; elle se donnait le temps. Avec la déco, il ne fallait rien précipiter. Prendre son temps, se balader dans les brocantes afin de dénicher quelque chose d’original ; elle sentait qu’elle allait aimer cela. Plus que tout, elle appréciait de ne plus dormir sous le même toit qu’un homme qu’elle ne respectait ni ne désirait plus depuis longtemps. Avoir un appartement rien qu’à soi, pouvoir s’y promener toute nue, c’était un luxe qu’elle avait oublié. Et puis, il y avait aussi la télécommande de la TV, tout à elle ! possible de zapper autant que cela lui chantait et de s’arrêter sur les émissions de cuisine, de décoration, les documentaires nature ou histoire, bref ! tout ce qui n’intéressait pas son mari. Ce n’était pas que Louise soit passionnée de télé, mais ne pas être obligée de supporter le son trop élevé des débats politiques, des matches de foot et des films d’action la soulageait grandement.

Dans un tout autre chapitre, bien plus intime, elle avait entrepris de réapprivoiser sa féminité. Elle lisait des livres suggestifs qui lui donnaient envie de nouvelles rencontres et réfléchissait au moyen d’atteindre ce but. De nos jours, se disait-elle, alors que la communication est bien plus développée qu’autrefois, il semble que ce soit devenu plus compliqué de rencontrer un homme. Elle ne se voyait pas aller chercher l’aventure dans un bar, ce n’était pas son genre et puis elle n’était pas encore si désespérée !

Désespérée, elle ne l’était pas du tout d’ailleurs et espérait bien ne jamais le devenir. Sa séparation était un soulagement à tous niveaux et elle ne doutait pas que le meilleur de sa vie soit encore devant elle. Puisque les bars n’étaient pas à l’ordre du jour, elle allait se tourner vers autre chose. Internet ? pas pour le moment ; elle préférait de loin rencontrer de vrais hommes, même pas très beaux, maladroits, mais réels, que de se mettre à fantasmer sur un Apollon virtuel qui risquait de ne même pas exister !  Echallens était une petite ville qui offrait toutes sortes de distractions et se trouvait suffisamment près de Lausanne, si d’autres activités la tentaient, alors que l’aventure commence !

Pendant ce temps, à 25 kilomètres de là…

Maurice mangeait seul et ruminait son malheur, sans grand appétit. Où était encore passé Bastien ? depuis que Louise les avait abandonnés, il était rare que père et fils se retrouvent pour souper.

Ce soir, il y avait eu réunion du parti à la salle communale et les nouvelles n’étaient pas bonnes. On lui avait reproché de ne pas se préparer suffisamment pour la bataille qui s’annonçait avec son principal concurrent. Ayant occupé le siège durant deux législatures, le candidat Baron espérait bien y rester pour un ou deux mandats supplémentaires. Connaissant tout et tout le monde, payant des verres en veux-tu en voilà, procurant du travail à un quart de la population et permettant à l’entier de la commune de bénéficier du succès de sa biscuiterie industrielle, il considérait cette commune comme la sienne et n’avait eu jusque-là, nul besoin de se légitimer.

Or, il semblait qu’il ait toutes les raisons de modifier sa tactique. Parce que l’autre était un jeune loup fraîchement diplômé de l’EPFL dans le développement des énergies vertes, sachant défendre la cause écolo avec force et finesse, ayant répondu aux questions de ses futurs électeurs avec habileté et promettant d’exposer bientôt son programme qui serait, à n’en pas douter, aussi précis qu’opposé au sien !

Maurice pensait continuer avec les méthodes toujours utilisées auxquelles il devait son succès, alors que le freluquet avait déjà parlé de tout révolutionner avec des éoliennes, des panneaux photovoltaïques, du carburant fabriqué à partir de déchets alimentaires !

Du grand n’importe quoi, selon lui !  Il en aurait ri si on ne lui avait pas rapporté aussi que la salle avait applaudi à s’en faire péter les tympans. Le monde devenait fou ou quoi ?

Déjà que les femmes vaudoises, dont Louise venait également de lâcher la présidence, avaient instauré des jardins communautaires bio que pouvait entretenir tout un chacun, mais surtout les classes de primaires afin d’apprendre les bonnes méthodes depuis tout petit. Tu parles ! à les entendre, il aurait été bon de tout désherber à la main, comme du temps de ses grands-parents, afin de préserver la terre et les vers de terre ! Une bonne giclée de « round up » et on en parlait plus ! quelle engeance ces bonnes femmes qui voulaient à toute force reculer dans le temps.

Lui n’aurait jamais voulu naître à une autre époque. Il aimait le confort que lui procurait celle-ci et n’entendait pas se priver de quoique ce soit. Et puis quoi encore ? si l’imbécile pro-vert passait, allait-on l’obliger à se passer de sa Mercos pour rouler avec un de ces véhicules électriques moches et lents ?

Il préférait ne pas trop y songer et se versa un troisième verre de rouge. Avec le fromage et le pain, c’était là tout son souper.

Cette pensée le fit rigoler et il rota bruyamment. « Si Louise avait été là elle aurait gueulé », pensa-t-il, « tiens, voilà pour toi lâcheuse ! »  Si elle avait été là… il aurait pourtant bien aimé se coucher contre elle qui n’était pas si mauvaise au lit autrefois. Mais elle l’avait repoussé et puis avait claqué la porte de la maison ! et Madgeta qui ne voulait plus de lui en ce moment ! pour d’autres raisons bien sûr, cependant une vague d’auto-apitoiement le submergea, avant qu’il ne se reprenne, songeant que sans bonne femme dans les pattes, il n’avait au moins pas à se gêner pour allumer la TV, directement sur la chaîne sportive !

Plus tard ce même soir, il émergea d’un sommeil lourd, alors qu’un claquement de porte venait de retentir. La TV était encore allumée, il l’éteignit et s’extirpa à grand peine de son canapé. Il n’avait plus qu’à aller se coucher dans son lit, seul. En passant par la cuisine, il vit que son fils avait débarrassé la table et tout nettoyé. Brave petit, songea-t-il en gravissant les escaliers.

À propos de l’Auteure

Delphine croit en l’amitié et aux valeurs sincères, elle adore la Nature, les animaux et les sorcières, se passionne pour l’Histoire et toutes les bonnes histoires. 

2 Commentaires

  1. Caroline

    Chapitre très plaisant. Riche en descriptions. Juste, cela m’a fait trop rire …Elle ne voulait pas etre le bouche-trou de son mari…..heu, ce serait plutot lui….
    je n’ai pas ouvlblié les ^, mais c’est un clavier italien et je n’ai pas encore trouvé comment les mettre….ahahahah

    Réponse
    • delphine

      coquine ! figure-toi que je ne m’étais absolument pas rendu compte de l’allusion, si cela avait été le cas, j’aurais sans doute changé de terme 😉

      Réponse

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