Chapitre 13

Août 22, 2021 | Un village si paisible

Extrait du journal « Nord Vaudois » du 30 septembre.

« la police du lac procède à l’extraction d’un corps à la hauteur de la Bressine »

La découverte macabre a été faite par un promeneur, hier au soir. Entendant son chien aboyer « d’une façon inhabituelle », il a franchi la barrière de sécurité pour rejoindre son animal dans les roseaux et reconnu ce qu’il a d’abord pris pour un gant. Puis, en cherchant à l’attraper, il s’est rendu compte qu’il s’agissait d’un corps et a aussitôt alerté la police. L’équipe d’intervention est arrivée rapidement sur les lieux et a procédé à l’extraction. Les premières constatations laissent penser qu’il puisse s’agir des restes de la jeune fille disparue de Campagnole le 22 juillet dernier. 

Mathilde laissa tomber le journal en pestant contre l’évidente fuite, malgré la demande de discrétion sur laquelle avaient, parait-il, insisté ses collègues. Elle pensait qu’il lui aurait été plus facile d’apprendre ce que les jeunes lui cachaient, en bénéficiant de l’effet de surprise. Après le bruit que provoquerait immanquablement la nouvelle, la plupart des gens aboutiraient rapidement aux mêmes conclusions : ce cadavre avait effectivement toutes les chances d’être celui de la jeune Léa.

C’était la pire de toutes les probabilités, la plus définitive. Elle jeta un coup d’œil vers l’horloge, en se demandant si elle avait une chance d’atteindre la pauvre mère avant qu’elle ne tombe sur cet article, se saisit de son téléphone et appela, sans grand espoir, le numéro de Madgeta Kalinqi.

  • Allô ? fit une voix rauque à l’autre bout du fil.
  • Mme Kalinqi, c’est bien vous ? demanda Mathilde, déjà certaine d’arriver trop tard.

La pauvre femme s’effondra en larmes et elle ne perçut plus que des sanglots de l’autre côté de la ligne.

  • J’arrive ! dit-elle seulement avant de raccrocher.

Durant le court trajet en voiture, elle se demanda que raconter à cette femme désespérée. La médecine légale devrait rendre son rapport, mais on savait déjà que le cadavre, resté plusieurs semaines dans l’eau, avait effectivement appartenu à une jeune femme, vu les vêtements qu’elle portait. Mieux valait ne pas nier l’évidence. Madgeta était quelqu’un de fort, pour avoir déjà dû se battre contre l’adversité.

Elle la trouva recroquevillée dans son canapé, toute menue, blanche comme un linge. L’odeur piquante qui régnait dans la pièce signifiait qu’elle avait dû vomir son déjeuner, une tache significative demeurait sur la blouse de la femme qui semblait anéantie.

  • C’est elle ? parvint-elle à dire entre deux hoquets.

Mathilde acquiesça.

  • Tout porte à le croire en effet… cependant… j’ai pris la liberté de photographier les habits que portait le… enfin la… personne trouvée dans l’eau…

Tandis qu’elle bafouillait, elle sortit son téléphone portable, chercha les photos et les montra à Madgeta qui s’empara de l’appareil d’un geste fébrile, jeta un coup d’œil et éclata à nouveau en sanglots.

  • C’est les vêtements de Léa, parvint-elle à confirmer après plusieurs minutes, d’une voix rauque et sourde déformée par le chagrin, est-ce qu’elle s’est… mais pourquoi ?

Mathilde secoua la tête.

  • On ne le sait pas encore.

Le regard fou que la pauvre mère lui jeta l’inquiéta encore davantage que ses sanglots, alors elle se hâta de préciser.

  • Nous ne négligerons aucune piste. En ce moment des plongeurs sont à la recherche du vélo de votre fille.

La femme se moucha, tamponna ses yeux et tenta maladroitement de redonner un peu d’ordre à sa tenue.

  • Vous ne devriez pas rester seule en ce moment, n’avez-vous personne qui puisse vous tenir compagnie ?

Mathilde pensait bien sûr à Maurice Baron, se demandant pourquoi il n’était pas présent aux côtés de sa belle qui vivait une telle tragédie.

Celle-ci fit une moue désabusée, mais répondit rien.

La belle histoire d’amour serait-elle en train de craquer aux entournures ? D’autres couples s’étaient quittés pour moins que ça ; la mort d’un enfant provoquait un choc brutal qui avait de quoi ébranler les plus solides. 

  • Voulez-vous que je vous prépare quelque chose ? demanda Mathilde, une tasse de thé ? de café ? quelque chose de plus fort ?

La femme leva les yeux en direction de sa cuisine et fit la grimace.

  • Il y a du désordre, j’ai rien rangé depuis…
  • Ne vous en faites pas, j’ai l’habitude.

Elle se leva pour se rendre dans la cuisine, suivie par Madgeta qui s’empara d’une pile d’assiettes sales et commença à les placer dans le lave-vaisselle.

  • Je peux m’en occuper, protesta la policière.

Ce type de tâches n’entrait pas dans ses attributions, mais elle était aussi une femme et savait comment en réconforter une autre.

  • Je dois faire quelque chose, comme ça je pense moins.

Elle s’employait à la tâche sans ménagement et les assiettes claquaient. Mathilde avisa un chiffon qui pendait sur le robinet, s’en empara et le passa sous l’eau chaude avant de le serrer et de nettoyer la table envahie de miettes et de taches de nourriture.

Quand tout fut rangé, Madgeta sortit deux tasses d’un placard et alluma sa machine à café.

  • Petit café ou long ?
  • Long, s’il vous plait.

Elles restèrent à la cuisine pour déguster leur café. Aucune ne parlait et l’on entendait de temps en temps une voiture passer dans la rue.

  • Je pense que je peux vous laisser maintenant, ça va aller ? demanda Mathilde après un moment à Madgeta qui n’avait pas bougé.
  • Il faut ! répondit celle-ci en soupirant, merci.
  • Je vous en prie. Je repasserai un de ces jours !

En refermant la porte du petit immeuble résidentiel, la policière sortit son portable de la poche où elle l’avait glissé après l’avoir mis sous silence, alors que Mme Kalinqi sanglotait, et vit que son chef avait tenté de la joindre. Elle le rappela immédiatement.

  • J’ai réussi à cuisiner le légiste pour avoir ses toutes premières impressions, déclara Alain sans s’embarrasser d’une quelconque formule de salutation.
  • Et alors ?
  • La victime ne s’est pas noyée ; il dit qu’il ne pense pas qu’il y ait de l’eau dans les poumons. Et de ton côté ?
  • La mère a reconnu les vêtements de Léa, je sors de chez elle à l’instant.
  • Merde.
  • Comme tu dis.
  • Cela ne suffira pas, malheureusement ; comme la reconnaissance du corps n’est pas possible, il faudra procéder à une comparaison d’ADN.

Ils terminèrent la conversation et malgré la gravité de la situation, Mathilde ne put retenir un sourire. Alain ne perdait jamais de temps et allait droit au but. C’était aussi bien ainsi, ils se complétaient admirablement, trouvait-elle. Dommage qu’il soit marié !

À propos de l’Auteure

Delphine croit en l’amitié et aux valeurs sincères, elle adore la Nature, les animaux et les sorcières, se passionne pour l’Histoire et toutes les bonnes histoires. 

1 Commentaire

  1. HEUSCH

    Très bonne idée l’article du journal …

    Réponse

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