Chapitre 15

Sep 5, 2021 | Un village si paisible

L’identité de la victime ayant pu être formellement confirmée, l’enquête était relancée de plus belle. Mathilde ne savait plus où donner de la tête, son supérieur lui ayant ordonné de tout reprendre depuis le début. Le rapport complet du légiste démontrait que Léa avait très probablement été victime d’une violente collision, la rupture nette de sa colonne vertébrale au niveau des cervicales parlant en ce sens. D’autre part, si son corps ne présentait aucune trace de violence sexuelle, elle avait de nombreuses autres fractures qui alimentaient cette hypothèse et faisaient penser à un accident, mais pour que le corps se retrouve dans le lac, une ou plusieurs personnes étaient forcément intervenues !

Il fallait commencer par remettre la main sur son vélo et des recherches avaient été lancées en ce sens. Pour l’instant, le lac avait été minutieusement fouillé sur plusieurs kilomètres, aussi bien dans l’eau que sur les berges et si la bicyclette s’y était encore trouvée, il aurait été impossible de la manquer. A se demander si cet engin ne s’était pas volatilisé.

Interroger les jeunes une fois de plus s’avérait indispensable, mais c’était un véritable travail de fourmi pour lequel elle bénéficiait toutefois du soutien de toute l’équipe. Pour sa part, elle s’était réservé le fils Baron qu’elle soupçonnait de ne pas lui avoir tout dit ; elle lui avait demandé de venir au poste, histoire de le plonger dans une ambiance un peu moins confortable. Sa mère l’accompagnait, mais accepta de rester dans la salle d’attente tandis qu’elle interrogeait Bastien.

  • Reparle-moi du soir où Léa a disparu.
  • Je vous ai déjà tout raconté, protesta-t-il en grognant.
  • J’ai encore envie de l’entendre.

Il remua un peu sur sa chaise, soupira et raconta.

  • On a été en équipe à la fête, on a trop bu et on n’a rien vu. Peut-être bien qu’il y avait Léa, à un moment donné je ne peux rien vous dire d’autre parce que j’étais bourré, point.
  • Ou parce que tu veux me cacher quelque chose.

Elle crut percevoir un éclair de peur dans son œil gauche et en déduisit que la pêche avait été bonne ; il fallait de temps en temps oser prêcher le faux pour savoir le vrai. Mais le garçon s’était vite repris.

  • N’importe quoi !
  • Reste poli je te prie.

Il se renfrogna et poussa un long soupir. L’instant était passé, elle n’obtiendrait rien de plus. Mais quelque chose dans la désinvolture de ce Bastien sonnait faux, elle en aurait juré. Alors elle tenta le tout pour le tout :

  • Je pourrais très bien te créer des ennuis pour détention et sans doute vente de cannabis afin d’aider ta mémoire à se remettre en place.

Elle le vit pâlir, mais il ne descella plus les lèvres.

Son instinct de flic lui intimait de surveiller le garçon, il n’avait sans doute pas la carrure d’un type capable de balancer quelqu’un à l’eau mort ou vivant, mais devait savoir quelque chose, être au courant d’un truc qui la mettrait sur la piste.

  • Rentre à la maison pour cette fois, mais tu entendras de nouveau parler de moi !

Il sortit sans se retourner après un salut à peine courtois.

***

Madgeta regardait, horrifiée, la bande qui se teintait en bleu sur le test de grossesse qu’elle avait acheté en pharmacie. Comment était-ce possible ? comment avait-elle pu laisser cela arriver encore une fois ? voilà seize ans qu’elle s’était retrouvée dans les même draps, puis elle avait été toute seule pour élever sa fille… qu’elle venait de perdre et dont elle portait le deuil, comme le Christ avait porté sa croix : elle se sentait anéantie, plus morte que vivante… et voilà que la vie se reformait en elle ? « Pas maintenant ! pas comme ça ! » criait son âme déchirée, alors que son cœur commençait déjà à la trahir, à battre aussi un peu pour l’enfant qui grandissait en elle.

Mais le cerveau prit les commandes et instilla la peur par-dessus le chagrin et le petit bout d’espoir qui tentait de poindre.

« Tu es la maîtresse d’un homme marié, d’un homme puissant : ton patron. Il va te virer comme une malpropre, à moins que tu ne te taises et te fasses avorter. »

C’était logique. Imparable. Elle n’avait que cette solution et allait prendre rendez-vous immédiatement pour interrompre cette erreur.

Alors qu’elle se levait pour prendre son téléphone, ses jambes la trahirent et elle retomba sur le canapé qu’elle venait de quitter. « Non ! » hurlait son cœur, « tu ne peux pas faire cela ! c’est horrible, ce serait un crime ! tu ne peux tuer ton second enfant, alors que tu vas devoir porter en terre le premier, c’est monstrueux, es-tu un monstre ? »

Elle se prit la tête entre les mains et sentit les larmes revenir, elle qui avait déjà tellement pleuré… combien de litres de larmes avait-on dans le corps ?

Maurice n’était pas revenu, depuis que la nouvelle de la mort de Léa s’était répandue. Il l’avait appelée une fois pour lui demander si elle tenait le coup et ne semblait lui-même pas dans son assiette. Elle aurait bien aimé qu’il passe, rien que pour la prendre dans ses bras, l’écouter, la soutenir, mais ce n’était pas le genre de son amant. Avec lui c’était le lit et voilà tout. Or elle ne se sentait pas capable de faire l’amour alors qu’une part d’elle était morte avec Léa.

Pourtant, malgré elle, Madgeta savait qu’elle s’était attachée à cet homme. Tout maladroit qu’il était parfois, avec ses petites manies pas toujours ragoûtantes dans l’intimité et surtout son arrogance lorsqu’il parlait de lui-même :

  • « Tu comprends ma belle, je suis quelqu’un d’important ici, les gens comptent sur moi, je me dois d’être à la hauteur et préserver les apparences. »

Ou encore :

  • « Louise connaît la musique, elle est représentative d’un point de vue politique, davantage que toi qui a le plus joli cul du monde, mais ne donnerais pas le change dans la bonne société. »

Il lui arrivait d’avoir de tels propos juste après l’amour, après s’être régalé du corps de celle qu’il aurait eu honte de montrer à ses électeurs. 

C’est pourquoi, quelque décision qu’elle prenne, elle ne pourrait pas lui parler, n’oserait pas lui avouer qu’elle portait son enfant, alors qu’il était marié et admirait toujours sa femme ; cela serait comme lui forcer la main, le contraindre à un choix dont elle connaissait parfaitement l’issue. Même s’il l’apprenait de quelque manière que ce soit, Madgeta était certaine que sa réaction serait de la pousser à se débarrasser du bébé et que leur « couple » n’y survivrait pas, alors il fallait qu’elle parvienne à se taire et prenne sa décision toute seule.

À propos de l’Auteure

Delphine croit en l’amitié et aux valeurs sincères, elle adore la Nature, les animaux et les sorcières, se passionne pour l’Histoire et toutes les bonnes histoires. 

2 Commentaires

  1. Caroline HEUSCH

    joli rebondissement, si j’ose dire !!!

    Réponse
    • delphine

      tu oses ma belle, j’adore tes commentaires 😉

      Réponse

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