Chapitre 7

Juil 11, 2021 | Un village si paisible

Maurice s’assit sur le lit, à la fois déçu et honteux. Il n’aurait pas dû insister pour la bagatelle en un moment pareil, mais c’était plus fort que lui. Le corps de sa jolie maîtresse l’attirait à un point tel qu’il n’avait su percevoir sa réticence. Maintenant elle pleurait de nouveau et il ignorait si c’était à cause de lui ou au sujet de sa gamine. Elle lui avait dit craindre que la petite ne soit morte, mais il avait rétorqué qu’il ne fallait pas avoir de telles idées, que les jeunes d’aujourd’hui n’en faisaient plus qu’à leur tête et allaient où bon leur semblait. Est-ce qu’il savait toujours où était fourré son garçon ? heureusement non ! il était libre, Bastien et c’était très bien comme ça. Il n’y avait que Louise pour vouloir toujours garder un œil sur son bébé ; on aurait dit qu’elle ne l’avait pas vu grandir ! Ah les bonnes femmes !

Il se retourna à demi pour la regarder et tapota le drap dont elle s’était recouverte pour étouffer ses pleurs, en marmonnant quelques paroles de consolation, d’excuse. Il se sentait balourd et déplacé. Il n’avait plus qu’à se rhabiller et s’en aller. Son propre foyer lui parut soudain fort attrayant.

A peine plus tard…

Madgeta se leva pour aller aux toilettes. Comment pouvait-il croire qu’en un moment pareil, elle ait envie de…

Dès le début, Léa s’était méfiée de Maurice. Elle disait à sa mère qu’elle le trouvait collant. Et la première fois qu’ils s’étaient croisés ici, sa fille avait piqué une véritable crise ensuite.

–             Comment tu peux ? il est marié ! avait-elle craché avec ce qui avait semblé à Madgeta, autant de déception que de mépris dans la voix.

Elle n’avait su que répondre. Certes il était marié, mais c’était son problème à lui, pas le sien ! Parce que son salaire, l’appartement qu’elles occupaient, leur niveau de vie, tout dépendait de lui et elle avait été incapable de résister à la cour qu’il lui avait faite. Cela avait commencé par une gentillesse quasi paternelle à son égard ; il s’était mis à écouler ses produits chez divers revendeurs du canton, y compris à Lausanne, dans la boutique où elle travaillait. Dès la première fois, elle avait compris qu’elle lui plaisait au regard dont il l’avait gratifiée, sans même tenter de dissimuler son admiration. Ensuite il était revenu, de plus en plus souvent, sous prétexte de vérifier si ses produits se vendaient bien. Il la complimentait alors sur sa tenue, lui offrit même une fois des fleurs. Puis il s’était mis à insister pour qu’elle quitte le poste qu’elle occupait depuis presque dix ans, lui en proposant un autre à la campagne, bien mieux rémunéré : « Un très joli appartement va avec le poste, avait-il assuré. Votre vie en sera facilitée, vous verrez » avait-il promis, la dévorant du regard. Comprenant ce qu’il sous-entendait, elle avait tout de même choisi de saisir cette opportunité. Maurice Baron n’était peut-être pas un Adonis, mais il avait de l’argent, beaucoup d’argent. S’il la choisissait, elle, la voulait au point de la débaucher et lui procurer un logement (les photos de ce magnifique appartement neuf situé au troisième et dernier étage d’un petit immeuble standing donnant sur la campagne avaient achevé de la convaincre) elle n’allait pas se montrer ingrate envers la chance. Alors un soir, peu après son installation, quand il lui avait demandé de rester, se servant d’un prétexte d’ailleurs peu convaincant, elle était prête à ce qui s’était déroulé ensuite ; seulement ils avaient failli se laisser surprendre par l’équipe de nettoyage, aussi son amant était-il venu chez elle depuis. Comme il était propriétaire de l’appartement qu’elle occupait, il lui aurait été difficile de refuser.

Mais Léa avait renâclé, disant que dans ces conditions, elle regrettait leur ancien logement situé au rez-de chaussée d’un quartier de Lausanne tout sauf tranquille.  Sa fille n’aimait pas cette situation et se méfiait de Maurice ; il avait cru l’amadouer en lui offrant un vélo, mais elle avait prétendu ensuite n’avoir accepté le cadeau que pour la liberté qu’il représentait, sans pour autant cautionner ce qui se déroulait sous ses yeux.

–             Tu ne te rends pas compte de ce que disent les gens, ils te traitent de tous les noms.

Madgeta avait répondu que cela lui était bien égal, mais ce n’était pas vrai.

–             Je connais le fils de ton mec ; c’est un copain et je n’ose plus le regarder dans les yeux, avait ajouté Léa.

Ces paroles l’avaient blessée, mais que faire ? Le vin était tiré et il fallait le boire. N’avait-elle pas déjà suffisamment lutté seule ? A devoir placer Léa quand elle était petite, pour pouvoir gagner leur vie, essayer de s’en sortir. Elle s’était toujours démenée et en avait assez. Elle avait même refusé d’écouter son cœur quand le chemin d’Alejandro avait croisé le sien ; un immigré, comme elle, qui avait un regard de braise et se prétendait très amoureux ; elle avait passé sa route et choisi celle qui menait à la sécurité. Car c’était ce qui comptait le plus. Après avoir connu la guerre dans son pays, les monstruosités, l’horreur de perdre ses parents, son foyer, son fiancé, avoir vu sa vie anéantie par la folie des hommes, elle s’était jurée, dès son arrivée en Suisse, de ne plus jamais se mettre en danger.

Alors avec Maurice, ce n’était peut-être pas le grand frisson, mais la sécurité. Ou presque.

Cette pensée la ramena une fois de plus à Léa et elle sentit son cœur se serrer. Où se cachait sa fille ? pourquoi être partie du jour au lendemain, alors qu’elles avaient discuté ce samedi soir, comme une mère et une fille que rien n’oppose, apaisées, presque sereines. Que s’était-il passé dans sa tête ?

Elle lui avait parlé de ce Bastien qu’elle semblait apprécier.

–             Si tu épousais son père, est-ce qu’on deviendrait frère et sœur ? avait-elle demandé l’air mi content mi inquiet.

Il n’y avait pas de quoi s’inquiéter hélas. Le mariage, ce n’était pas pour demain. Maurice avait déjà une femme, qui était encore jeune et belle. Pourquoi, d’ailleurs, acceptait-elle que son mari la trompe, et ce aux yeux de tous ? car tout se savait dans le village et elle ne pouvait imaginer que Louise ignore ce que chacun commentait.

Elle ne l’avait même pas mal accueillie, à son stand des femmes vaudoises, lors de la dernière kermesse et l’avait saluée poliment, presque aimablement, en lui proposant de la tarte à la crème que Madgeta avait refusé. Elle n’aimait pas beaucoup la pâtisserie. Mais le regard de la femme ne l’avait pas blessée, pas comme celui d’autres femmes dans le village qui la traitaient de… ce qu’elle était.

À propos de l’Auteure

Delphine croit en l’amitié et aux valeurs sincères, elle adore la Nature, les animaux et les sorcières, se passionne pour l’Histoire et toutes les bonnes histoires. 

1 Commentaire

  1. Karine

    Je passe de délicieux moments en te lisant ma Delphine. Je plonge  à chaque fois dans ton récit en n’ayant qu’une hâte, celle de connaître la suite. Les chapitres me semblent toujours trop courts! J’aime découvrir la personnalité des protagonistes, je retrouve en eux la richesse que je te connais. Pas de platitude, ils sont attachants, intriguants ou détestables. Et je suis touchée dès que je découvre, comme dans tes livres précédents, un parallèle avec ta vie ou celle de ta famille ou encore celle de tes amis ;-).

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