Chapristi!

Août 27, 2021 | Petites histoires

Cette histoire se déroule dans les années 80, quelque part en Suisse romande. Il n’y avait pas encore de téléphones portables et les ordinateurs n’étaient alors que de grosses machines réservées aux entreprises. Les relations compliquées entre les hommes et les femmes existaient déjà en revanche, comme elles ont d’ailleurs existé depuis la nuit des temps, rendant ainsi les histoires d’amour entre humains (humaines surtout) et animaux possibles.

Muriel était une jeune femme de vingt-six ans, séduisante et intelligente, qui vivait dans une petite ville et travaillait dans une banque. Sa vie était bien organisée, son travail ne se trouvait pas trop loin de chez elle, ce qui lui permettait de rentrer chaque jour à midi afin de s’occuper de son animal de compagnie : James.

James était un chat très distingué, comme son nom peut le laisser supposer. Aussi Muriel tenait-elle à ce qu’il prenne ses repas à heures régulières, ce qui semblait également importer à l’animal, lequel la gratifiait d’un regard hautain si elle avait le moindre retard. C’est pourquoi elle s’efforçait d’être très ponctuelle.

Lorsque les douze coups de midi résonnaient un peu partout en ville, James se postait à l’entrée du jardin auquel il accédait depuis l’appartement par une petite échelle placée le long de la façade. S’il voyait sa maîtresse arriver avant que les cloches ne se taisent, il exprimait sa satisfaction par un ronronnement sonore et il se pouvait même qu’il aille jusqu’à se frotter à ses jambes, avant de la suivre de son pas nonchalant jusqu’à leur appartement au premier étage, où il recevait son repas dans les cinq minutes qui suivaient. En revanche, le rusé félin remontait par son échelle et faisait semblant de dormir si Muriel avait tardé. Il ne daignait alors se remuer qu’une fois sa gamelle garnie et ne gratifiait même pas son humaine d’un seul regard, sauf si elle allait le caresser longuement en lui murmurant de doux propos…alors il se laissait gagner par la luxure et se vautrait langoureusement, exposant son ventre et incapable de réprimer un puissant ronronnement.

Il était ainsi, plutôt égocentriste et peu patient, exigeant et un brin rancunier. Cependant, la jeune femme ne voyait au monde rien de plus beau que ce chat qu’elle considérait naturellement comme exceptionnel. C’était un très beau spécimen, doté d’une fine intelligence, mais elle s’imaginait qu’il comprenait tout ce qu’elle lui disait et s’inventait ainsi des histoires invraisemblables. Lorsque James posait sur elle son regard adorateur, il lui semblait être une diva et sa conviction d’avoir en cet animal un interlocuteur véritable s’en trouvait renforcée.

A son travail, lorsqu’elle parlait de son chat, ce qui arrivait chaque jour que Dieu fait, ses collègues se disaient qu’elle était un peu cinglée, mais ils toléraient cette gentille folle qui se montrait par ailleurs travailleuse appliquée et d’agréable compagnie.

Muriel dormait bien entendu avec James. Cette habitude avait été prise, alors que le chaton était minuscule et qu’elle ne supportait pas ses pleurs de l’autre côté de la porte de sa chambre, ni ses timides grattements. Le lit « king size » supportait bien ces êtres, désormais tous deux adultes, qui s’étalaient de tout leur long chacun de son côté ou parfois emmêlés, mais jamais bien longtemps car il arrivait alors que l’une grogne et que l’autre s’en aille.

Sans qu’elle y prenne garde, le félin compliquait la vie amoureuse de Muriel. Elle avait tellement l’habitude que tout tourne autour de lui qu’elle ne voyait pas les problèmes de la même manière que les autres.

Yves était un jeune homme sympathique. Muriel et lui sortirent ensemble quelques temps avant de décider qu’ils étaient mûrs pour vivre sous le même toit. La jeune femme étant naturellement opposée à changer de lieu « pour ne pas traumatiser James », Yves s’installa avec eux.

Il avait la fâcheuse habitude de laisser traîner ses affaires un peu partout. Lorsqu’il rentrait du sport, il jetait ses baskets n’importe comment avant de filer à la douche, jetant son training à terre en avançant jusqu’à la salle de bain, poussant parfois jusqu’à abandonner ensuite sa serviette mouillée sur le canapé en daim de Muriel.

Celle-ci n’appréciait pas. Mais quelqu’un d’autre voyait ce comportement négligé d’un très mauvais œil. James bien sûr. Ne pouvant s’exprimer autrement, il prit l’habitude de se coucher sur les vêtements qui traînaient et d’y entamer si possible une toilette afin d’y laisser le plus de poils possibles.

Yves rouspétait après « cette sale bestiole » derrière le dos de sa copine, mais ses mauvaises manières ne changeaient pas pour autant.

James passa alors à la vitesse supérieure. Il attrapa une souris qu’il abandonna à moitié déchiquetée sur les habits de l’importun. Ce jour-là, s’il n’était pas parvenu à fuir juste à temps par sa chatière, nul doute qu’il aurait trinqué. Yves était furibond et hurlait à qui voulait l’entendre que c’était son pull préféré, qu’il n’allait pas réussir à nettoyer ça et que « ce sale chat allait le lui payer ! »

  • Comment tu as dit ? l’interpela, glaciale, Muriel
  • C’est une sale bête dégueu, tu ne vas pas le défendre quand même ?
  • Et pourquoi je ne le défendrais pas ? c’est qui le dégueu en l’occurrence ?

Le ton montait.

  • Quoi ? je serais dégueu parce que j’oublie de temps en temps de placer quelques trucs…
  • Tu laisses traîner tes fringues tout le temps partout et y en a marre !
  • Ah y’en a marre ? eh ben moi aussi j’en ai plus que marre de cet animal, alors choisis : c’est lui ou c’est moi.

Pas besoin de préciser vers qui se porta le choix de Muriel. Leur vie, à elle et James reprit son train-train comme avant, peut-être encore plus tendrement, car elle avait un chagrin à étouffer et lui un triomphe à fêter. Le besoin de tendresse additionné au bonheur d’avoir vaincu un ennemi produisit un festival de soirées câlines devant la TV, le chat se sentait au comble de la félicité.

***

Muriel se rendait à la gym deux fois par semaine, pratiquait régulièrement le footing et allait aussi nager. En dehors du travail, son cercle d’amis n’était pas grand, mais ceux qu’elle considérait comme tels lui suffisait.

Sa pseudo solitude semblait cependant inquiéter sa famille. Sa mère en particulier, aurait bien sûr souhaité qu’elle fonde une famille et ne comprenait pas cette enfant qui ne savait parler que de son animal, semblant le vénérer davantage qu’un être humain, c’était insensé ! son père se formalisait moins, ayant toujours connu sa fille très portée sur les chats, il se disait qu’elle rencontrerait un jour le gars qu’il lui fallait et qu’elle avait bien le temps.

Mais le temps passait et les fiancés se succédaient, sans qu’aucun ne reste.

Son amie Caro, qui avait trouvé le bonheur aux côtés d’un homme bien sous tous rapports, lequel était maintenant son mari et le père de ses deux ravissantes jumelles de quatre ans, s’était jurée de devenir l’instrument du destin pour Muriel, afin qu’elle rencontre à son tour le prince charmant. C’est ainsi qu’elle lui imposait régulièrement des dîners dans sa charmante maison de banlieue, où la célibataire se retrouvait en face d’un invité, ami ou connaissance de ses hôtes. Jusque-là, ces rencontres avaient été plus pénibles qu’agréables et elle s’était pratiquement chaque fois réjouie de retrouver son appartement et surtout son cher matou, en échappant à d’ennuyeuses conversations.

Là, James lové sur ses genoux, elle le caressait tendrement en écoutant son ronronnement, tandis qu’elle se remémorait ses aventures amoureuses.

Toute jeune, lors de son premier emploi, Muriel était tombée amoureuse d’un collègue plus âgé, alors qu’elle-même était stagiaire débutante. François, lui, semblait plein d’assurance, très responsable. De plus, il était beau comme un dieu grec. Elle était alors totalement inexpérimentée et la vue de l’objet de ses pensées lui brouillait l’esprit, sinon elle aurait pu constater que cet Apollon laissait les autres filles complètement indifférentes. Plusieurs mois avaient passé sans qu’il ne semble même la remarquer. De son côté, elle nourrissait son rêve et se sentait de plus en plus attirée par cet homme. C’est pourquoi elle était totalement « à point » lorsqu’il était venu la voir pour lui proposer une sortie dans un restaurant gastronomique. Totalement subjuguée, elle ne s’était pas doutée un instant qu’avant de venir la voir, il avait déjà fait le tour de toutes les collègues.

Le jour J, elle s’habilla et se déshabilla vingt fois, jamais satisfaite de sa tenue, craignant de ne pas être à la hauteur. Le restaurant était très chic, très classe, pas du tout son genre, ni dans son budget. Elle était surexcitée qu’il ait choisi ce lieu pour leur première sortie et y voyait un bon signe. Cela avait été comme dans un rêve lorsqu’il était venu la chercher. Elle avait marché à ses côtés tout intimidée, entrant dans le restaurant accrochée à son bras. La carte qu’on lui avait présentée ne comportait aucun prix. Elle avait donc pris la même chose que François pour ne pas manquer de politesse. Le repas s’était déroulé sans que le jeune homme ne lui fasse la moindre déclaration ni la moindre avance, mais elle avait interprété chaque mot et n’avait pas touché terre, certaine d’être à l’aube d’une grande histoire d’amour. L’atterrissage fut brutal. Le serveur déposa la note. François la regarda alors en disant :

  • « On fait moitié moitié, mais je t’offre ton café ! »

Elle était encore sous le choc lorsqu’elle le vit sortir de son portefeuille une enveloppe dans laquelle il y avait une belle feuille de papier avec le logo du restaurant qui comportait la mention : bon pour un repas en soirée.

Elle put juste distinguer plus bas la somme écrite en toutes lettres :

Cent cinquante francs.

C’était, à peu de francs près, le prix de son repas. Quelle générosité de lui offrir son café !

Visiblement satisfait, il ne sembla pas remarquer le trouble de la jeune femme lorsque le serveur passa la carte de crédit de Muriel dans l’appareil pour le reste de la note. Puis, tandis qu’elle fouillait son portemonnaie à la recherche de pièces pour le pourboire qu’il n’avait pas songé à mettre, elle s’était demandé comment elle allait boucler la fin du mois !

Sur le chemin du retour, il lui avait raconté, tout enjoué, qu’il avait reçu ce bon pour son anniversaire et comme il n’avait personne en ce moment, s’était dit qu’il pourrait en profiter en compagnie d’une collègue.

Il l’avait raccompagnée, mais n’avait pas tenté de l’embrasser, même devant la porte. Il lui avait tendu la main, qu’elle s’était résolue à serrer, maudissant son romantisme et digérant tant bien que mal sa déception.

Le lundi au bureau, ses collègues l’avaient apostrophée, goguenardes :

–           Alors Muriel, la soirée avec François, c’était comment ?

–           Je… vous saviez ?

–           il nous avait demandé aussi tu sais, mais on n’avait pas envie de lui servir de couverture.

–           pourquoi couverture ?

–           tu ne vas pas prétendre que tu l’ignorais ? François est gay ; il n’a pas fait son coming out, mais tout le monde est au courant… bien qu’il évite de s’afficher en public.

–           On s’en fiche, poursuivit la collègue, ce qui nous embête c’est qu’il est radin. Et comme on lui avait offert ce bon l’an dernier à son anniversaire, alors que tu ne travaillais pas encore ici, on était tous au courant. Tu ne nous en veux pas j’espère ?

Muriel était atterrée. Il lui avait fallu plusieurs jours pour digérer sa propre bêtise, son aveuglement obstiné et cesser d’éprouver de la honte chaque fois qu’elle croisait les regards amusés de ses collègues.

James, alors encore chaton, l’avait consolée de sa peine, avec ses cabrioles et ses airs mutins. Le regarder jouer avait été une joie bienfaisante qui lui faisait considérer son foyer comme le meilleur endroit où être et se lover dans son canapé en tenant le petit animal contre elle, tandis qu’elle se régalait d’une comédie romantique, lui semblait le sommet du bonheur.

Mais elle était jeune, mignonne et l’amour frappa à sa porte à d’autres reprises, pas toujours idéalement, loin de là.

***

Roberto, rencontré lors d’un souper chez son amie Caro, partagea la vie et le toit de Muriel durant quelques semaines. Ce grand romantique comptait vivre une relation sulfureuse avec la jolie employée de banque, mais n’imaginait pas partager.

Dès le début de leur relation, il insista pour que le chat dorme ailleurs que dans leur lit. Rien n’y fit. Tant l’animal que sa petite amie tinrent bon et il dut capituler. Cela le mettait mal à l’aise de faire l’amour devant « James » qui ne le quittait pas du regard, lui semblait-il. Il aurait même juré qu’il avait envie de se jeter sur lui et de le griffer, en particulier si Muriel se mettait à gémir.

Pendant un moment, rien de tel ne se produisit. Roberto devait accepter James à table, sur les genoux ou lové tout contre Muriel sur le canapé, le séparant d’elle par la même occasion, l’animal allait jusqu’à s’installer sur la machine à laver pour observer sa maîtresse dans son bain ! n’était-ce pas quand même exagéré ?

Un jour où, grâce à Dieu, le félin était sorti, il s’en ouvrit à sa belle :

  • Chérie, il faut que je te parle.
  • Qu’est-ce qu’il y a ?
  • La relation que tu as avec ton chat, elle n’est pas normale.

Immédiatement, le regard que Muriel posa sur lui se durcit.

  • En quoi ne serait-elle pas normale ?
  • Ne te braque pas comme ça ! observe : vous êtes tout le temps collés l’un à l’autre, dès que tu rentres du boulot !
  • Et ça te gêne ? tu es jaloux d’un chat à présent ?
  • Non je ne suis pas jaloux d’un chat, mais oui ça me gêne.

Cette fois-ci, la dispute n’alla pas plus loin et les deux amoureux se réconcilièrent même sur l’oreiller, Roberto tout heureux de profiter de l’absence de leur témoin habituel. Ce fut même plus intense et leur union s’en trouva renforcée.

Ce qui ne fut pas du goût de tout le monde.

James se mit à suivre Muriel partout, encore davantage qu’auparavant, s’immisçant entre leurs jambes au point de faire trébucher Roberto. Mais cela n’était pas suffisant, il fallait frapper plus fort.

Un soir, alors que le couple était en « plein ébat » le chat sauta sur le dos de l’homme affairé et s’y agrippa de toutes ses griffes. L’agressé hurla de douleur et d’un mouvement du bras balança le félin à l’autre bout de la pièce.

Muriel hurla à son tour et se précipita vers James qui gisait, assommé au pied de sa commode.

  • Espèce de salaud ! tu l’as tué gueula-t-elle en direction d’un Roberto endolori et occupé à observer son dos zébré de griffures dans le miroir.
  • J’espère qu’il est mort ce débile de chat !

L’intéressé, tout en feignant être assommé, ne perdait pas une miette de la tension ambiante. Un fin observateur aurait remarqué ses moustaches qui vibraient légèrement, preuve d’une satisfaction évidente, mais Muriel pleurait sur son animal et ne voyait rien.

  • Je ne te pardonnerai jamais ton geste, comment pourrais-je supporter un type qui n’aime pas les animaux ? pire ! qui les tue ! vas-t-en !

Nul ne sait si elle regretta ses paroles par la suite, car James se remit très bien de cet « accident ». Il reprit « sa » place dans le grand lit et ne repensa jamais au pauvre Roberto qui disparut de leur vie, pour son plus grand bonheur.

Il y eut une nouvelle phase d’amour exclusif entre ces deux êtres issus d’espèces différentes, mais tellement proches par leur âme ! A cette période-là, Muriel se remit même à jouer avec James, tirant une plume au bout d’un fil et riant des cabrioles de son félin adoré. Leur complicité était parfaite.

Presqu’un an s’écoula ainsi et James commençait à se dire qu’il suffisait à sa maîtresse et n’aurait plus à se battre pour la garder exclusivement.

Cependant Lucas entra dans leur vie un soir très tard, raccompagnant une Muriel passablement éméchée jusque dans son lit, d’où le félin ne bougea pas. Non mais ! constatant peu après que l’intrus s’apprêtait à l’y rejoindre, il souffla, feula, grogna pour montrer sa désapprobation.

Le bonhomme, qui n’était pas une mauviette, ne se laissa pas impressionner, empoigna l’animal non sans s’être préalablement muni d’une serviette pour envelopper sa main, évitant ainsi les griffures et morsures que le chat indigné tenta de donner. Il le porta jusqu’à son panier, où il le déposa avant de revenir sur ses pas et claquer la porte de la chambre !

Ce bonhomme avait d’emblée déclaré la guerre, il allait falloir jouer serré. L’intelligent félin le comprit tout de suite et se prépara au combat.

Les semaines qui suivirent furent mémorable pour Muriel surtout, qui ne reconnaissait plus son chat. L’indésirable Lucas avait eu l’intelligence de ne pas emménager sous leur toit, heureusement pour lui, car chaque fois qu’il paraissait, le placide animal se transformait en fauve enragé. L’homme essaya toutes les ruses pour s’en faire apprécier : gâteries, voix douce, tentatives héroïques de caresses… rien n’y fit ! James ne pouvait et ne voulait pardonner l’outrage du premier soir.

Dans ces conditions la relation amoureuse entre Muriel et Lucas ne pouvait pas durer. C’était tout bonnement impossible et elle prit fin plus rapidement encore que les deux précédentes. Cela soulagea James qui commençait à se fatiguer de jouer au méchant. C’était épuisant de se gonfler et de souffler comme ça, il n’était pas fâché de revenir au tandem joyeux et tendre avec sa maîtresse.

Bien qu’il l’aime de tout son cœur de chat, il arrivait à James de rêver d’appartenir à une dame âgée ; il n’y aurait pas eu tous ces mâles à combattre alors, la vie aurait été plus facile, il aurait pu s’empâter et faire la sieste toute la journée… mais ce n’était qu’un rêve ! en plus les mamies avaient parfois de petits-enfants qui s’amusaient à vous tirer la queue, non ! mieux valait apprécier cette vie-ci et sa jeune et adorable maîtresse qu’il entendait bien garder tout à lui.

***

Stéphane en revanche, lui plut tout de suite. Il n’aurait su dire pour quelle raison cet humain l’enthousiasmait autant, mais il adopta d’emblée un comportement exemplaire envers lui, lui prouvant son affection comme un chien l’aurait fait, pas tout à fait mais presque.

Par le passé, il était arrivé à Muriel de considérer son félin, pourtant si parfait, comme un élément perturbateur. Jamais, au cours de ses relations où elle avait trop souvent pris fait et cause pour son James, mais entre elles, lorsqu’elle se remémorait les raisons de ses ruptures. Elle regardait alors son petit compagnon d’un œil moins tendre et lui faisait de longs discours qu’il semblait écouter en bougeant la pointe d’une oreille ou en tordant sa tête pour l’observer d’en dessous.

Elle dut se dire que ses discours avaient porté, lorsqu’elle constata peu après le début de sa nouvelle liaison avec le dénommé Stéphane, qu’il en allait tout différemment cette fois-ci.

Voir James se pelotonner amoureusement sur les genoux de son ami commença par l’amuser, constater qu’il dormait systématiquement près de son chéri la nuit l’agaça, mais découvrir peu à peu que James ne faisait quasiment plus cas d’elle-même, gardant toute son affection pour Stéphane la fâcha tout à fait. Elle n’avait jamais eu à se battre pour son chat et n’entendait pas s’y mettre. C’était elle qui l’avait recueilli tout petit, lui avait tout appris, avait nettoyé ses saletés, s’était occupée de son alimentation, l’avait soigné lorsqu’il s’était blessé, emmené chez le vétérinaire pour ses vaccins… c’était son James et personne n’avait le droit de lui voler son amour.

Stéphane riait ; cela l’amusait de voir dans quel état se mettait Muriel pour une bête. Lui-même ne comprenait pas ce que ce chat lui trouvait, mais il acceptait son affection. Toutefois il devait s’avouer que c’était davantage pour embêter sa copine que par intérêt pour ce James. Quel drôle de nom pour un chat, cela ne lui allait pas du tout répétait-il souvent.

Muriel elle-même n’était plus très sûre d’avoir choisi un nom adéquat, lorsqu’elle le voyait se traîner comme une carpette sur le dos pour montrer son ventre à Stéphane. Le chat qu’elle avait élevé était distingué, plein de manières et de retenue, il ne s’était jamais offert ainsi, tel un vulgaire toutou, quelle honte !

Ses bouderies finirent par lasser Stéphane, qui décida un beau jour que c’était trop et prit ses cliques et ses claques pour ne plus revenir.

Muriel en fut quelque peu dépitée, mais moins que les fois précédentes, car elle espérait être à nouveau consolée par James et que tout rentrerait dans l’ordre.

Seulement elle en fut pour ses frais. James disparut pratiquement en même temps que Stéphane. Elle le chercha, l’appela, mit des affiches dans le quartier et une annonce dans le journal, rien n’y fit ! On ne vit plus trace de son chat nulle part.

Ses premières nuits, vraiment seule dans le lit king size, furent agitées et pleines de cauchemars, et c’est avec une sale mine qu’elle se rendit au travail. Quelques collègues s’aperçurent que quelque chose n’allait pas et voulurent en connaître la raison, mais la disparition d’un animal n’avait pas de quoi altérer durablement l’état d’un employé de banque suisse, aussi son chef direct, que les états d’âme de ses employés indifféraient complètement, la convoqua. Et c’est plein d’enthousiasme qu’il lui annonça :

  • Muriel, nous avons engagé un stagiaire anglophone de notre succursale de Londres, il arrivera lundi ; j’aimerais que vous vous chargiez de le mettre au courant car il sera votre bras droit durant son année de stage chez nous. Vous demandiez du renfort, nous vous avons écoutée.
  • Mais j’ignorais… enfin je ne pensais pas… anglophone vous dites ? Et puis c’est d’une personne formée que j’ai besoin, pas d’un stagiaire !
  • Eh bien justement, vous le formerez et il cela ne dépendra que de vous qu’il soit en mesure de vous soulager plus ou moins rapidement. Tenez, voici son CV et sa lettre de motivation.

Elle rejoignit son bureau, le dossier à la main et la mine consternée ; cela ne l’emballait vraiment pas de se charger d’un stagiaire en plus de son travail ; et puis elle n’était pas d’humeur ! Elle enchaîna les tâches tout au long de la journée, sans parvenir à ouvrir le dossier du stagiaire.

Toujours très inquiète pour son chat, Muriel rentra chez elle pour le week-end en laissant le dossier sur son pupitre. Cependant elle ne reçut aucun appel et son chat ne rentra pas à la maison. Elle dormit encore mal et lorsqu’elle retourna au travail le lundi matin, elle avait complètement oublié le stagiaire anglais, aussi fut elle stupéfaite de découvrir un grand gaillard élégamment vêtu, en train de se limer un ongle, assis à son poste de travail.

  • Qui êtes-vous et que faites-vous à ma place ?

Le jeune homme dissimula vivement sa main gauche derrière son dos tandis qu’il se levait et lui tendait la droite, tout sourire :

  • James Galwood, Madame, enchanté.

Muriel lui serra la main pendant que les connections s’établissaient dans son cerveau et, se souvenant brusquement du dossier que lui avait remis son patron vendredi, elle réalisa qu’elle n’avait pas pris le temps de le lire. Où diable avait-elle bien pu le fourrer ?

Il fallait répondre quelque chose, dire une parole aimable, elle balbutia :

  • Muriel Masson, je vous souhaite la bienvenue.
  • Merci, je suis très content de travailler avec vous, le chef m’a dit que vous seriez une formidable coach

Il avait un léger accent, mais maîtrisait bien le français, cela soulagea Muriel qui se demanda ce qu’il venait faire ici dans ce cas. Elle lui posa la question franchement.

  • Ma mère est française et j’ai passé très souvent l’été sur la côte d’Azur, mais je viens pour me familiariser avec vos méthodes suisses qui sont réputées dans le monde entier.

Elle approuva du chef tout en désignant sa chaise de la main. Il la libéra vivement et en trouva une autre dans l’allée, qu’il plaça à côté de la sienne, puis s’y assit.

  • Qu’est-ce que vous faites ? demanda Muriel, déjà un peu excédée.
  • J’attends vos instructions.

Eh bien ! voilà qui promettait !

La matinée se déroula finalement plutôt agréablement, car il fallut passer dans tous les bureaux afin de présenter le stagiaire à chacun, et pour qu’il se familiarise avec les locaux. Elle ne cessait de prononcer le nom de James, ce qui la mettait mal à l’aise, sans comprendre vraiment pourquoi. Après tout, c’était un nom comme un autre et elle l’avait choisi pour son chat, parce qu’il avait eu autrefois des airs britishs, très distingués… comme celui-ci ! Mon Dieu qu’était devenu son matou adoré ?

Les jours qui suivirent ne le lui ramenèrent pas ; il semblait que l’animal s’était volatilisé.

Le stagiaire anglais, en revanche, ne la quittait pas du matin au soir et se révélait de compagnie agréable. Il se montrait à la fois discret, apprenait vite et arrosait le bureau de son humour anglais, rendant l’atmosphère plus légère. Ils devinrent bons collègues, puis bons amis, puis amants, à la faveur d’une soirée entre collègues qui se termina fort tard et bien arrosée.

***

C’est ainsi que Muriel se réveilla un beau matin, réalisant qu’un autre James se trouvait dans son lit. Entre eux, tout était allé très vite, comme si leur histoire était une évidence ; tout coulait de source. Leur relation ne comportait aucune zone d’ombre et n’engendrait pas de questionnement. C’était un peu comme s’ils s’étaient toujours connus. Était-ce cela l’amour ? Ils partageaient leurs journées et certaines nuits, mais gardaient aussi leur indépendance, ne se projetaient pas dans l’avenir, le temps passait, voilà tout.

Après six mois de cette vie sans histoire, Muriel se rendit compte qu’elle ne ressentait pas de grands frissons avec James. Si elle avait pu, jusque-là, garder cette dérangeante vérité au fond de sa conscience, c’était parce qu’elle n’avait absolument rien à reprocher à cet homme.

Avec lui tout était correct, platement à sa place. Pas de faux pli, pas de traces de boue, pas d’accroc… lisse comme un chemisier bien repassé ! Or, elle n’avait pas envie que sa vie amoureuse ressemble à un chemisier !

James n’était pas bordélique comme Yves l’avait été. Au contraire ; Il était propre et méticuleux ; son appartement était toujours impeccable, cela frisait parfois la maniaquerie. Il n’était pas non plus jaloux comme l’avait été Roberto. Lui ne posait jamais de question sur ses sorties entre copines et semblait fort bien s’en accommoder, pas la moindre histoire ! D’autre part, c’était un homme plutôt casanier et peu compliqué en ce qui concernait la nourriture ! elle aurait pu lui servir toute une semaine le même plat qu’il n’aurait pas bronché ! de plus, il lui faisait l’amour sans folie, sans passion. Au sein de leur couple, James se montrait peu exigeant en tout, peu prodigue en tout, lisse.

Il lui arrivait pourtant d’avoir ses moments de folie. Muriel avait alors l’impression que quoiqu’elle fasse, qu’elle décide ou non de participer à ses excentricités, était complètement indifférent à James. Il se mettait tout seul à s’agiter, à courir partout, il faisait l’imbécile avec un truc qu’il lançait et rattrapait, puis d’un coup il se calmait et allait s’asseoir ou se coucher ; il lui arrivait de tomber de sommeil ensuite. Heureusement, ses coups de folie n’étaient pas trop fréquents.

Ce qui agaçait aussi la jeune femme était le temps que James passait dans la salle de bains. Elle n’avait jamais imaginé qu’un homme puisse consacrer tellement de temps à sa toilette, cela défiait le bon sens. Elle-même n’avait pas l’habitude de se dépêcher quand elle se maquillait ou prenait un bon bain, mais désormais, lorsque James était présent, elle n’avait plus qu’un accès tout à fait limité à sa propre salle de bains. C’était un peu le monde à l’envers ! De surcroît, le domaine où il se montrait le plus pointilleux était la propreté des WC, sans qu’il songe le moins du monde à les nettoyer lui-même !

Muriel réfléchissait à leur étrange relation, tandis que James dormait encore. Elle n’avait jamais vécu de longue histoire avec un homme. Peut-être était-elle trop exigeante ? Elle savait bien que la routine guettait tous les couples au bout d’un certain temps, mais il lui semblait que quelques mois étaient trop peu pour en arriver là. Le fait qu’elle observe désormais toutes ses petites manies prouvait qu’elle n’était plus (mais l’avait-elle vraiment été ?) dans l’aveuglement amoureux caractéristique d’une histoire d’amour à ses débuts. 

Dans le lit, James remua, s’étira, bâilla et la regarda réfléchir, prenant cet air de… c’était presque de la vénération, Muriel en conçut une certaine gêne, comme à chaque fois, et pour reprendre contenance, lui demanda d’un coup s’il était heureux.

A peine surpris, il lui adressa un petit sourire et lui répondit que tout allait bien, merci. Elle ne s’en tint pas là, insista, cherchant à savoir s’il pensait que leur histoire avait un avenir. Il réfléchit quelques instants, puis lui dit en souriant toujours qu’on ne savait pas ce que pouvait nous réserver l’avenir, mais qu’en ce qui le concernait, le présent le comblait.

Elle n’osait pas lui poser carrément la question : l’aimait-t-il ? Elle se trouvait puérile ; pour un homme, c’était différent. S’il ne l’aimait pas, il ne serait pas là, voilà tout !  Sur ce, elle décida d’arrêter de se prendre la tête. Pendant ce temps, James, pensant sans doute que la conversation était terminée, s’était levé et avait pris possession de la salle de bain. Elle décida d’aller préparer le petit déjeuner.

Un peu plus tard, comme on était dimanche, Muriel proposa à James de partir en excursion.

  • Où veux-tu qu’on aille, répondit-il en étouffant un nouveau bâillement.
  • Je ne sais pas moi, tu n’as pas d’idée ?

Il réfléchit un moment, se grattant la tête, puis proposa :

  • Si on allait à l’aquarium ?
  • Avec ce soleil, tu as envie de t’enfermer ?
  • J’aime bien les poissons, et puis on pourra toujours se balader en sortant. Il y a le bois de Sauvabelin pas loin.

La journée fut bien réussie, mais Muriel s’inquiéta un moment, craignant de voir James sauter sur les poissons, dont il suivait le parcours les yeux ronds et fixes.

Plus tard, dans les bois, elle l’interrogea.

  • Les poissons te passionnent vraiment, pas vrai ?

A sa grande surprise, James partit d’un grand rire.

  • C’est encore dans l’assiette que je les préfère !

Il ne cesserait jamais de la surprendre.

***

Elle l’avait emmené chez ses parents quelquefois. Si son père semblait apprécier son nouvel ami, elle était moins certaine des sentiments de sa mère. Plus d’une fois celle-ci avait tiqué lorsque James s’était étalé dans le canapé, après le dîner. Muriel l’avait même surprise qui grommelait entre ses dents : « il se croit déjà à la maison, celui-là ».

L’instant le plus difficile avait été la rencontre avec le vieux chien de ses parents. C’était un bâtard, généralement inoffensif, mais sa taille importante impressionnait les gens et décourageait les indésirables. Malheureusement, Flocky sentait aussi de loin ceux qui en avaient peur et se montrait particulièrement désagréable avec eux. C’est ce qui arriva à James, qui ne dut qu’à la chaîne qui maintenait le molosse dans un périmètre restreint, d’épargner son fond de culotte. Par la suite, il ne s’approcha plus du chien, mais il lui arrivait de se placer juste au-delà de la limite de la chaîne et de narguer l’animal. Muriel trouvait cela stupide et le lui dit, mais il semblait qu’il ne pouvait pas s’en empêcher. Bien entendu, cela rendait Flocky à moitié fou et contrariait tout le monde. La jeune femme était convaincue que l’attitude du jeune homme n’aidait pas sa mère à l’apprécier. 

Leur relation la plongeait dans la perplexité. S’il n’avait pas été aussi évident que l’attachement de son ami envers elle était intense et profond, elle aurait été tentée d’y mettre fin. Mais au fond, elle l’aimait bien à défaut d’autre chose et ne voulait surtout pas le blesser. C’est pourquoi les mois passaient, sans qu’elle ne parvienne à décider quoique ce soit.

Lui, ne demandait rien. Cet homme se satisfaisait d’une vie simple et ne semblait pas éprouver d’envie, ni de frustration. N’eussent été ses quelques petites manies, on aurait pu le qualifier d’homme parfait.

Dieu sait pourquoi, il avait horreur de se baigner. Que ce soit n’importe où, il trouvait toujours des excuses pour ne pas entrer dans l’eau. Elle l’avait interrogé à propos de ses vacances dans le sud de la France, mais il lui avait répondu que petit déjà, tant il aimait jouer dans le sable, y creuser des trous et y dégoter des coquillages, tant il craignait de s’immerger et n’appréciait en rien cette sensation. Il était inutile d’insister.

S’il n’aimait pas les chiens, il se méfiait des chats et les regardait tous de travers, lorsqu’il leur arrivait d’en croiser, lors de leurs promenades. La concierge de l’immeuble avait une chatte qui soufflait James, chaque fois qu’ils se rencontraient. Ce dernier ne lui répondait pas sur le même ton bien sûr, mais il semblait toujours à Muriel qu’il s’en fallait de peu. Câline avait été bonne copine avec son chat et ne devait pas tolérer que cet humain porte le même nom que son camarade disparu.

Depuis tout ce temps, Muriel avait renoncé. Son beau chat devait avoir été victime d’un prédateur. Elle n’avait jamais retrouvé sa trace et même si elle le regrettait encore, n’aurait su comment concilier sa vie entre ses deux James, l’homme n’appréciant pas les félins et se doutant que ce dernier n’aurait pas montré plus de tolérance en retour. Elle n’osait même pas imaginer la tête de l’homme, si le chat James avait repris sa place dans le lit avec elle ! C’était sans doute mieux ainsi finalement.

Quand il leur arrivait de recevoir des amis à la maison, James tenait toujours à prendre place à côté de Muriel et la défendait si quelqu’un la taquinait. Elle ne savait dire si c’était dû au fait que le français n’était pas sa langue maternelle, mais il ne tentait pas de dissimuler son antipathie, si une tête ne lui revenait pas et cela pouvait être assez embarrassant. Elle s’était déjà embrouillée avec quelques personnes à cause de lui. Avec ceux qu’il aimait bien en revanche, il se montrait démonstratif au point d’en désarçonner plus d’un ou une ! Ah ! c’était un cas, ce James. Attachant et tout à fait déstabilisant.

Elle ne parvenait pas à s’habituer à l’extrême coquetterie qui le caractérisait. Au début, elle avait interprété le soin avec lequel il se préparait comme une attention pour la séduire, mais leur relation était désormais bien installée et il ne changeait en rien ses habitudes.

Dire qu’il avait soucis de son apparence était un euphémisme. Il ne sortait de chez lui que tiré à quatre épingles et propre comme un sous neuf. Que Muriel n’ait disposé que de peu de temps pour se préparer ne le dérangeait pas. Il la considérait de son air plein d’amour et lui disait :

  • Tu peux enfiler n’importe quoi, sortir sans maquillage, à mes yeux tu es une reine.

Comment se fâcher après cela ?

Il avait aussi un peu de mal avec quelques codes de bienséance, tel que le fait d’attendre que tout le monde soit servi, avant d’attaquer son assiette. Elle était obligée de lui faire les gros yeux lorsqu’ils n’étaient pas seuls et le voyant déglutir discrètement, après avoir mangé derrière sa serviette, elle ne pouvait s’empêcher de rire. Il avait tendance à la gloutonnerie, c’était certain. Elle ne l’avait pourtant vu malade qu’une seule fois. Après avoir mangé trop rapidement différents aliments, sans doute un peu trop lourds, il avait rendu ses tripes, mais n’avait pas tardé à se remettre à table ensuite.

Heureusement que le sport ne lui faisait pas peur, sans quoi il aurait sans doute attrapé la panse, avec les années. Rien ne lui donnait autant de joie que de courir après une balle !

Le foot était un peu trop violent pour lui, mais toutes les disciplines impliquant d’attraper quelque chose lui convenaient.

Il fallait cependant que ce soit le bon moment. Parce que James aimait prendre son temps et n’avait rien contre une bonne sieste. Au contraire ! elle avait dû lui couper net toutes ses velléités d’instaurer cette pratique au travail ! La tête qu’aurait poussé le directeur, s’il avait trouvé ses employés endormis à son retour de pause. Elle n’osait y penser.

Elle devait d’ailleurs s’avouer qu’elle se comportait un peu trop souvent comme une mère avec lui. Il lui semblait sans cesse devoir surveiller son comportement, veiller à ce qu’il ne commette aucun impair ni aucune excentricité. Cela pouvait s’avérer épuisant !

***

Un an passa ainsi, puis James déclara un jour :

  • Je vais rentrer chez moi.

Muriel fut interloquée. Leur relation lui semblait malgré tout durable et elle avait complètement oublié que James Galwood était un stagiaire qui devrait rentrer au pays, au terme de son engagement.

  • Quand est-ce que tu pars ? parvint-elle a dire, la voix toutefois un peu étranglée.
  • La semaine prochaine, je suis allé acheter mon billet à l’agence.

Plus que quelques jours de cette vie confortable, sans high light, certes, mais somme toute, plaisante et douce. Elle tenta sans y croire :

  • Et nous ?

Il la regarda avec ce fameux regard adorateur qui la mettait presque mal à l’aise et répondit :

  • C’était vraiment formidable, je ne t’oublierai jamais.

Aucune invitation à la suivre, la fin vraiment.

Elle avait envie de pleurer, mais se retint. Si elle craquait, ce serait pour plus tard. Devant lui elle voulait se montrer forte et ne pas provoquer de drame.

Ils se câlinèrent beaucoup les derniers jours, avides de garder l’un de l’autre de tendres souvenirs, c’est ce que ressentait Muriel et imaginait aussi pour James, mais avec lui, c’était bien difficile de savoir. Il ne parlait jamais de ses ressentis profonds et il était possible que cette retenue ait été due au fait qu’il devrait repartir, et ne se racontait pas d’histoire. Elle avait été sotte de l’oublier.

Les adieux ressemblèrent en revanche à un simple au revoir, c’est tout juste s’il ne lui présenta pas sa main, comme au premier jour.

Par la suite, la solitude commença à miner Muriel. Les années passaient, elle aurait bientôt trente ans et un gros vide dans sa vie commençait à se faire sentir.

Elle apprit que la chatte d’une de ses amies avait mis bas trois ravissants chatons et décida d’en adopter un.

Le même jour, son chat James réapparut. Toujours aussi magnifique, il l’attendait devant la porte, alors que midi avait sonné depuis plus d’un quart d’heure. Il faut dire que la chatière avait été bouchée par James l’humain, qui n’aimait pas les courants d’air ! quoiqu’il en soit, il l’attendait bien et se précipita aux devants d’elle quand elle parut, ronronnant et se frottant à ses jambes. Très émue et encore plus surprise, elle ne réagit pas tout de suite, puis éclata en sanglots, s’emparant du félin qu’elle serra contre son cœur. Son James était revenu !

  • Tu ne fileras plus jamais, hein promis ? et puis d’abord, tu étais où ?
  • Miaou !

Évidemment, il ne lui répondrait jamais, qu’est-ce qu’elle croyait ? elle était sotte ! sotte, mais heureuse, fichtrement heureuse de retrouver son bon gros matou qu’elle avait cru mort depuis tout ce temps ! et dire qu’elle avait craint un temps que les 2 James ne n’apprécient pas… ils ne s’étaient même jamais croisés !

La vie reprit son cours et tout en aimant autant son chat qu’avant, elle l’aimait mieux, elle l’aimait comme on aime un animal. Dès lors, il ne fut plus question pour James chat de dormir avec elle. Il avait son panier, était adulte, il pouvait se débrouiller. Le concerné n’émit aucune objection. Sur le canapé, il avait une place bien délimitée avec une couverture spéciale, ainsi il ne laissait plus ses poils partout. A table, pas question qu’il réclame quoique ce soit, ni qu’il ne saute carrément dessus durant les repas, chose qu’elle avait tolérée autrefois. Désormais il mangeait exclusivement dans sa gamelle et se tenait sagement à l’écart pendant qu’elle mangeait. Bien sûr, ils avaient encore leurs moments de tendresse où il se blottissait sur ses genoux, mais leur affection mutuelle était empreinte de respect et aucun ne piétinait plus le territoire de l’autre.

Sur bien des points, son chat ressemblait au stagiaire anglais qui avait partagé sa vie durant un an. Outre le nom, ils avaient de nombreux points communs qui, au fur et à mesure qu’elle les réalisa, l’amusèrent beaucoup. Elle comprit surtout qu’à trop humaniser et idéaliser son chat, elle avait fait fausse route.

A force de penser à lui, elle décida d’écrire à l’autre James, tant pour prendre de ses nouvelles que lui annoncer que le chat dont elle lui avait tant parlé, qu’elle avait tant regretté, était rentré après son départ.

Son courrier lui vint en retour, une dizaine de jours plus tard, avec la mention « wrong address ». Elle était pourtant certaine de ne pas avoir commis d’erreur, mais voulut s’en assurer au bureau en replongeant dans le dossier de son stagiaire.

Bien qu’en fouillant partout et demandant autour d’elle à toutes les personnes concernées, elle dut bientôt se rendre à l’évidence : le dossier avait disparu. Peut-être que James l’avait repris avec lui ? quoiqu’il en soit, elle avait donc définitivement perdu sa trace.

La suite est assez banale, Muriel trouva l’amour et fonda une famille. Il y eut toujours des chats dans son foyer, parfois trop, jusqu’à quatorze lorsque la petite chatte que Muriel avait pris chez son amie, bien qu’elle ait retrouvé James, pensant que cela lui ferait une compagnie, avait mis bas sa plus importante portée : 7 chatons. Les deux précédentes portées ayant été de 2, puis de 3, Muriel et son mari Paul n’avaient pas eu le cœur de s’en séparer. Ils avaient eux-mêmes leur petite Lucie qui adorait les bébés chats. Cette fois-là tout de même, il fallut chercher des gens aimant pour accueillir un ou plusieurs petits. Mais durant un temps, 14 têtes de chats penchées au-dessus de 2 gamelles bien remplies aux heures des repas était un spectacle quotidien qui ravissait la petite famille. Lucie décréta même que cela ressemblait à 2 étoiles vivantes.

La rencontre entre les deux parents chats n’avait pourtant pas été le coup de foudre. James, offusqué de ce que sa maîtresse lui impose une compagne, avait commencé par souffler l’intruse, mais Carry était mignonne et avait su se faire aimer rapidement. Muriel les avait retrouvés, endormis et lovés l’un contre l’autre dans le panier, qui pour le coup avait cessé d’être le territoire exclusif de James, pour devenir celui des deux chats, dès ce jour. Et quand Carry avait été en âge, elle avait mis bas sa première portée, avec comme il se doit : un mâle et une femelle. Le petit mâle avait été appelé Tom et la femelle Jane. Pour la portée suivante ils avaient encore trouvé Jim, Sarah et Colleen, mais 7 prénoms anglais supplémentaires pour des chatons ! il avait fallu s’en séparer et stériliser Carry, pour ne pas avoir à affronter à nouveau une si cruelle séparation. Puis le couple d’humains accueillit encore un petit Louis.

Muriel, Paul, Lucie, Louis, James, Carry, Tom, Jane, Jim, Sarah et Colleen vécurent heureux et en parfaite harmonie durant de longues années et s’il est vrai que cette famille humains-animaux connut encore de nombreuses histoires, je ne vais pas vous les conter, car tous les amis des chats en connaissent de similaires, c’est pourquoi je m’arrête ici.

Fin

Texte publié exclusivement sur ce site par Delphine Messadi-Degiez, le 27 août 2021

À propos de l’Auteure

Delphine croit en l’amitié et aux valeurs sincères, elle adore la Nature, les animaux et les sorcières, se passionne pour l’Histoire et toutes les bonnes histoires. 

7 Commentaires

  1. HEUSCH

    Trop mignonne cette histoire !!! Je me reconnais dans certaines situations…. ahhhhh nos amis les bêtes 😜

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    • delphine

      Merci ma Caro, effectivement je pense que pas mal de personnes peuvent se retrouver quelque part. Je suis heureuse qu’elle t’ait plu et serais ravie de savoir si tu as trouvé de nombreuses incohérences et des fautes de syntaxe ???
      ce n’est pas que je tienne tant à gratter là où ça fait mal, mais si mes fidèles lectrices et lecteurs pouvaient me rassurer, ce serait sympa 🙂 bisous

      Réponse
  2. Elisabeth Dova

    Quelle jolie histoire, lue en un clin d’oeil, tellement surprenante. Merci Delphine.

    Réponse
    • delphine

      Merci beaucoup, je suis ravie qu’elle t’ait plu et rassurée car le charlatan évoqué dans mon article de mardi avait prétendu que c’était impubliable tel quel.

      Réponse
    • Francoise Tschantz-Smaniotto

      Trop sympa ton histoire ! Elle m’a bien fait sourire, surtout la partie décrivant le comportement de James/humain. Et finalement la place à laisser à nos adorables félins, même si cela n’est pas tjrs facile et tellement juste ! Et je trouve qu’au fil de tes récits tu t’appropries de plus en plus d’un style d’écriture qui devient le tien et qui s’éloigne des « standards » ! Mes félicitations et encouragements ronronnants

      Réponse
      • delphine

        Merci Françoise je suis ravie que ma petite histoire plutôt inspirée de bien des connaissances, t’ait plu et tes compliments me vont droit au coeur, j’espère à une prochaine !

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  3. Béatrice

    Vraiment chouette la façon dont tu décris James humain, pour moi, c’est le chat! 😉

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