Les mémoires de mon oncle Serge

Mai 18, 2021 | Petites histoires

Il avait fini par s’habituer à cette chambre un peu froide, sans décoration, destinée à tous ceux qui, comme lui, y étaient pour un passage d’un an ou deux, pas plus. Rien à voir, bien sûr, avec le confort douillet et simple de la maison, qu’il avait quittée pour de bon, ni avec les couches rudimentaires et dispersées sur les crêtes du Jura, qu’il avait occupées pendant deux ans. De toute façon Serge n’avait jamais eu l’habitude de se plaindre. Il n’avait pas été élevé dans la soie et savait s’adapter à toutes les situations. Son travail l’exigeait.

Alors qu’il était un peu plus de minuit, la sonnerie du téléphone résonna au poste de gendarmerie de Coppet, aussitôt il se leva et décrocha le combiné.

  • Poste de gendarmerie de Coppet j’écoute
  • Gendarme Gander ?
  • C’est moi, mon commandant ?
  • Va falloir intervenir sur Nyon, y a du grabuge par là-bas : on a cambriolé une bijouterie.
  • A vos ordres mon commandant.

Le combiné du téléphone tout juste reposé sur son socle, l’agent Gander s’habilla, enfila son uniforme, sortit et enfourcha son vélo. En 1948, la gendarmerie de Coppet ne possédait pas encore de véhicule à moteur.

Il y avait aussi très peu de circulation, et durant les vingt minutes qu’il lui fallut pour rejoindre Nyon en pédalant vite, il ne croisa aucune voiture à cette heure tardive de la nuit. Il ne connaissait pas encore bien les lieux mais fureta et tomba assez rapidement sur la bijouterie cambriolée, dans la partie haute de la ville. Tout y était illuminé, si bien qu’on y voyait presque comme en plein jour. Plusieurs hauts gradés y étaient affairés à récolter indices et empreintes sur les comptoirs vandalisés, quand il les rejoignit. Serge se sentait impressionné par ces « anciens » bardés de médailles. Il dut toussoter pour se faire remarquer.

Un des gradés se redressa, aperçut le gendarme et le héla :

  • Ah vous voilà arrivé ! allez donc faire un tour dans le quartier et si vous trouvez quelqu’un de louche, vous l’amènerez au poste !

Un peu décontenancé de se faire renvoyer si rapidement, Serge obéit néanmoins promptement aux ordres et se remit à parcourir les rues.

Moins de dix minutes avaient passé, quand il tomba sur un homme en train de dissimuler des sacs dans une maison en démolition. Le gendarme Gander l’interpella et lui demanda de le suivre au poste de gendarmerie de Nyon. Lorsqu’il arriva, ainsi accompagné, il déchiffra la stupeur sur le visage de ses collègues. L’un d’eux l’interpella d’un ton précipité :

  • Mais tenez-le donc, bon sang, c’est Francis Milliquet !

« L’apprenti gendarme », comme il se décrit lui-même, avait ainsi arrêté seul et sans le savoir, un bandit de renommée internationale. Pas de quoi pavoiser pour cet homme à la modestie génétique, mais tout de même un sentiment de fierté indéniable qu’il savoura en songeant aux hauts gradés recherchant des indices, pendant que lui allait droit au but.

***

Assis autour de la table ronde, face à la porte vitrée donnant sur le jardin, pour ne rien manquer des visiteurs qui franchissent la grille d’entrée, ni des quelques passants à pied de la rue de Chamblon, il caresse du revers de la main la nappe bien repassée, en se remémorant ses souvenirs.

Les années et les pertes, surtout les pertes, ont marqué ce visage qui me rappelle beaucoup celui de ma mère. Oncle Serge me raconte sa vie, à ma demande, parce que j’ai envie de mieux connaître ce parrain, toujours aussi direct, qui a toujours préféré me tendre la main que la joue, même quand je n’étais qu’une petite fille, mais qui cache bien sa tendresse. Tous ceux qui le connaissent savent qu’il est un homme de cœur, bien qu’il ne le montre pas ou peu. Ce qu’il laisse voir avant tout, c’est sa solidité, parce que c’est ce qu’il a toujours été : un homme solide qui supporte les épreuves, même les pires :

Quand il a perdu son fils il y a quelques années, Martial, à cause d’un cancer contre lequel il avait lutté pendant 19 ans, cette épreuve a bien failli avoir raison de lui. Jamais il n’avait imaginé survivre à son seul enfant. Un fils dont il était fier, qui avait fait honneur à la belle lignée de Gander. Mais ce n’était pas uniquement pour cela qu’il l’aimait. Il adorait son fils sans le lui dire, sans toujours le lui montrer, mais de tout son être, parce que c’était son enfant, le seul, ce petit garçon qui avait suivi sans rechigner les 7 déménagements imposés par le métier de son père, trop peu présent. Cet adolescent qui avait dû quitter ses copains et s’en refaire d’autres, ailleurs, toujours. Ce jeune homme qui avait rencontré tout jeune sa future épouse, au corps de musique. Ils se sont mariés et ont eu trois beaux garçons, des petits fils qui, avec leur mère Micheline, sont aujourd’hui la seule famille proche d’oncle Serge.

Quand Martial est mort, seul l’amour de tante Marie-Louise a pu sauver oncle Serge. Elle ne l’a jamais lâché, mais elle-même a eu peur pour lui, elle me l’a dit. La vie a quand même fini par reprendre le dessus. Puis il l’a perdue elle, quelques années plus tard et m’a raconté leur dernière entrevue. Elle était hospitalisée à Chamblon avec un cancer qui la faisait souffrir irrégulièrement ; ce jour-là avait été difficile et il était venu la voir, comme tous les jours, mais lorsqu’il l’embrassa pour lui souhaiter bonne nuit avant de se retirer, elle lui dit en souriant :

  • Je sens que ça ira mieux demain.

Le lendemain, elle était partie.

C’était sa deuxième grosse perte. Certains, comme moi, ont pensé qu’il ne lui survivrait pas longtemps. Heureusement pour nous, on se trompait. Mais ces deux-là formaient un magnifique couple et on ne les imaginait pas l’un sans l’autre. Ils s’étaient très bien trouvés et toujours bien entendus. Une vraie complicité existait entre eux, jusqu’à ce petit mensonge qu’elle lui a fait, avant de le quitter pour toujours, montrant à son homme, à son major de gendarmerie, qu’elle aussi pouvait garder la tête haute jusqu’au bout. 

Quand je lui ai demandé de me parler de leur rencontre, il l’a fait à sa manière, sans entrer dans le sentimentalisme. Il m’a simplement dit qu’ils s’étaient pratiquement toujours connus en me racontant leurs parties de jeux, qu’ils faisaient gamins, quand les paysans montaient les vaches à l’alpage et qu’ils s’arrêtaient chez les Fardel (la famille de Marie-Louise).

  • Il y avait aussi le Pierre, ton papa.

Je l’apprends, mais je sais par ma mère que ce n’est pas ainsi que mes parents se sont rencontrés. Il y avait ces fameux bals à l’époque ; des bals de jeunesse avec orchestre, où se faisaient les rencontres entre les villages. Franchir quelques kilomètres à vélo pour aller danser ne faisait pas peur aux jeunes hommes, qui espéraient ainsi trouver leur fiancée. Car fréquenter une fille de son village présentait des risques de consanguinité, à force de répétitions, au fil des générations qui étaient restées sur place. Il y avait tellement de cousins dans les mêmes communes ! C’est donc dans un bal que mon père, de Peney, a rencontré ma mère, de Vaugondry. Et c’est de la même manière que l’« association », selon le terme de mon oncle Serge, a commencé entre lui et Marie-Louise. Cela, il ne me l’a pas raconté mais je le sais de ma mère, qui des années plus tard, trouvait ainsi prétexte à rire de ce frère qui se montrait parfois trop sérieux à son goût :

  • Il n’osait pas faire le premier pas, me confia-t-elle, alors c’est Marie-Louise qui est venue vers moi et m’a dit : « vas donc me chercher ton frère ! »  Se serait-il décidé autrement ?

Mon oncle parle de son seul amour comme d’une fille sérieuse, travailleuse et dit qu’ils avaient choisi de s’associer. Je me demande ce que l’intéressée aurait pensé en entendant ces mots.

Comme j’insiste en lui faisant remarquer (j’ai vu des photos) qu’elle était très jolie, un sourire apparaît sur son visage et une brève lueur dans ses prunelles :

  • J’ai fait quelques jaloux, me confie-t-il, ravi.

Pas surprenant. Tante Marie-Louise a eu jusqu’au bout le sourire rayonnant dont elle illuminait ses proches.

Suivant le fil de ses pensées, il reprend.

  • C’était une parfaite maîtresse de maison, elle savait recevoir, faire de jolies tables et cuisinait très bien. Il le fallait car nous recevions du beau monde !

Quand on est haut gradé, il faut souvent recevoir et accepter de nombreuses invitations.

  • Tous les jours des contacts, intéressants bien sûr, mais à la longue cela me fatiguait.

Ainsi parle oncle Serge de ses dernières années au sein de la gendarmerie vaudoise, alors qu’il avait atteint le grade le plus haut, contrôlant un secteur allant de Chevroux à Vallorbe et ne dépendant plus que du chef cantonal de la gendarmerie.

***

Sa vie de gendarme l’a conduit à déménager onze fois. A Crassier, où il s’était si bien illustré en arrêtant le bandit Francis Milliquet, son travail consistait souvent à contrôler les voyageurs qui venaient de Divonne ou au contraire s’y rendaient. Ces opérations se réalisaient en collaboration avec les services douaniers et le personnel du train. Un jour il se retrouva en compagnie d’une équipe venant exclusivement du Nord vaudois :

  • Le mécanicien était un Rey de Mauborget, le contrôleur un Appothéloz d’Onnens, le douanier qui contrôlait les marchandises un Tharin et moi un Gander, tous deux de Vaugondry ! c’était un hasard, la hiérarchie nous désignait, il n’y avait pas beaucoup de monde !

Il me raconte aussi combien il était frappé par les conditions quasiment misérables des collègues de la douane française.

  • Ils sortaient de la guerre, étaient mal logés, mal payés, leur baraquement était en bois. Je pense qu’en Suisse on ne s’est pas vraiment rendu compte de ce que la France avait vécu, elle était exsangue, comme l’Italie, l’Allemagne, tous ceux qui nous entouraient ! Il ne restait plus beaucoup d’hommes, sauf des tout jeunes ; parce que parmi ceux qui avaient entre 20 et 50 ans, beaucoup avaient disparu.

Une autre arrestation mémorable de cette même période lui revient.

  • J’étais de nouveau seul au poste, on m’a appelé pour un cambriolage à la villa des transporteurs internationaux (Blinkenried). Je vais sur place et me retrouve nez à nez avec deux cambrioleurs, aussi surpris que moi. Ils déguerpissent en vitesse jusqu’à la villa d’à côté…

Il rit.

  • Mais le propriétaire avait deux gros chiens qui se sont postés devant mes deux gaillards et les ont tenus en respect. Ils n’osaient plus bouger. Je n’ai plus eu qu’à appeler mes collègues pour venir les cueillir !

Alors qu’il était dans cette première place en tant que gendarme, il s’est aussi marié.

  • Ce n’était pas un grand mariage, comme ceux que l’on fait maintenant. Le nôtre était tout simple. On s’est mariés à Champagne et on a mangé au restaurant du Paon à Yverdon, on devait être une trentaine. A l’époque, les parents n’avaient pas tellement de moyens et ceux qui en avaient ne voulaient pas tout « tirer en bas ». (Je suppose que cela signifie qu’ils ne voulaient pas trop dépenser).          

Il précise quand-même que la famille de sa femme était à l’aise, que ce n’étaient pas de « pauvres diables ».

Après le mariage, le couple est resté à Crassier jusqu’en 1949, l’année où Martial est né. Ensuite, ils ont déménagé à Coppet.

  • Là le travail avait beaucoup évolué parce que la circulation avait pris le dessus, on devait tout régler. Les gens ne savaient pas conduire, il y avait beaucoup d’accidents. On ramassait des blessés et même des morts sur les routes.

Est-ce qu’on s’habitue ?

  • On se blinde à force. Les premières fois, c’était un peu compliqué mais on avait nos aînés qui étaient avec nous, puis après on s’y fait : on allait ramasser un blessé sur la route comme si on ramassait un chat ou je ne sais quoi, on devient dur. Déjà pendant l’école de gendarmerie, on ne nous ménageait pas, on nous mettait tout de suite dans le bain avec les situations réelles, en accompagnant les gendarmes en plus des heures de théorie : droit, civisme, et surtout rédaction. On faisait beaucoup de dictées, parce que la plupart des gendarmes venaient de l’école primaire. On a aussi appris à taper à la machine à écrire, c’était les débuts.

Deux ans à Coppet, puis la petite famille atterrit à Sainte-Croix. Petite ville ouvrière du Nord vaudois, quasiment sur la frontière française. Serge y retrouva beaucoup d’amis et d’anciens camarades de la MOB qu’il avait passée dans la région, pour garder la frontière.

  • A Sainte-Croix je parcourais beaucoup la montagne à la recherche de délits, on s’occupait surtout des trafics. J’étais connu comme le loup blanc, alors on me renseignait. C’était grâce à ça qu’on pouvait conclure des affaires, cela a toujours été ainsi et c’est encore le cas aujourd’hui.

Lui et ses collègues avaient ainsi été avertis d’une histoire de paris illégaux qui se faisaient dans un tripot, derrière l’Auberson.

  • Une dizaine de paysans jouaient de l’argent, ils perdaient beaucoup. Des femmes étaient venues se plaindre parce que « les paies du lait » passaient là-dedans.

Les sanctions étaient pourtant toujours des amendes de préfecture.

Une autre affaire concernait un gars de la région qui s’adonnait au trafic d’absinthe. Grâce à une délation, Serge et un collègue valaisan étaient parvenus à l’arrêter. Je ne peux m’empêcher de poser la question :

  • Qu’avez-vous fait de l’absinthe ?
  • On l’a séquestrée et puis on a vidé les bouteilles, on était sérieux !

Une amende là encore.

Ce ne fut pas le cas du cambrioleur Gaston Peter qui, en compagnie de Roger Fayet, avait dévalisé la banque de Lutry, qui n’était alors qu’un petit village.

Averti là encore par une de ses nombreuses connaissances, le gendarme Serge Gander a pu arrêter le bonhomme en place chez un vigneron de la région et le remettre à ses collègues de la sûreté.

  •  On travaillait en bonne collaboration entre services, il n’y avait pas de rivalité. A cette époque, la police était sous les ordres de la gendarmerie mais celle-ci travaillait avec la sûreté. Si les policiers arrêtaient quelqu’un, ils n’avaient pas le droit de l’interroger, ils devaient le remettre à la gendarmerie. On procédait aux premiers interrogatoires, mais si une enquête était nécessaire, c’était la sûreté qui reprenait l’affaire. Ce n’est plus comme ça aujourd’hui : la police peut désormais conduire des interrogatoires.

Il trouve que cela occupait du monde pour rien et que faire intervenir deux patrouilles était ridicule.

Après Sainte-Croix, Serge Gander et sa famille déménagèrent à Vevey. C’était en 1955, l’année de la fête des vignerons. Bien que cette mutation lui ait convenu, il s’insurge :

  • Nos grands patrons nous charriaient comme des pions : deux ans par ci, trois ans par là… on y a mis fin, plus tard. Je me suis investi pour ça, pour que les collègues qui ont envie de rester à Yverdon, Grandson ou Payerne puissent le faire et grader quand même ! A l’époque, pour grader, il fallait bouger !

A Vevey, de son propre aveu, le travail y était plus intéressant qu’ailleurs ; il y avait des affaires sérieuses, telles des cambriolages, nécessitant une collaboration étroite avec la Sûreté.

  • On était secondés par une bonne équipe avec qui je suis resté en contact très longtemps. Cela a été une place marquante, surtout avec la fête des vignerons, un très bel évènement. Martial avait commencé l’école et je me souviens qu’il aurait pu participer à la fête, mais a attrapé la rougeole ; il y avait une épidémie, plusieurs enfants ont été atteints. Il était déçu mais a quand même pu voir passer le cortège.

Sachant que mon cousin a parfois souffert d’être seul, au milieu de parents qui s’entendaient si bien, je m’étonne que lui et ma tante n’aient jamais voulu avoir d’autres enfants.

  • Tu comprends, Marie-Louise avait trois reins ; le docteur lui avait conseillé de ne pas mener une autre grossesse si elle voulait ménager son corps. Mais aussi et surtout, avec ces continuels déménagement, c’était trop compliqué. La plupart des familles de gendarmes avait peu d’enfants.

Il me raconte ensuite leur retour dans le Nord Vaudois, à Provence plus précisément.

  • Si j’ai été envoyé là, c’était parce que le syndic de Mutrux était copain avec l’adjudant-chef d’Yverdon. Il est allé le voir et lui a dit « notre gendarme est trop pointilleux, il se met à dos toute la population à force d’être à cheval sur le règlement. Mets-nous voir quelqu’un qui connait un peu le pays et soit agréable pour nous ». 

Il rit, toujours content de ses petits succès, mais restant modeste.

  • J’aurais pu refuser mais c’était le coin de Marie-Louise, elle était contente de se retrouver près de sa famille et de ses amis.

Provence était la plus vaste commune du Canton, tout en étant peu habitée. Le gendarme Gander eut donc surtout de la surveillance, ce qui ne lui déplaisait pas car il était également un grand marcheur, connaisseur en champignons comme son père et son grand-père avant lui et habile chasseur. C’est ainsi que lorsque la gendarmerie fut avertie d’une série de cambriolages dans les chalets de Genève à Bâles et de Bâles à Genève, son collègue et lui décidèrent de faire une ronde et de se répartir le travail par secteur. Serge sillonna le sien, en contrôlant les maisons et tomba ainsi, juste en dessous du Mont-Aubert, sur un type assez jeune qu’il ne connaissait pas. « Voilà mon cambrioleur » se dit-il.

  • C’était juste devant une cabane de bûcheron, il fumait de la bouabe tu sais ce que c’est ?

Je fais non de la tête.

  • De la liane, tu sais ce n’était pas cher, beaucoup de monde en fumait. Je me suis approché, lui ai tendu mon paquet de cigarettes et lui ai dit « ne fume pas cette cochonnerie, sers-toi ! » Le type m’a regardé, s’est retourné pour saisir quelque chose derrière lui et m’a tendu son pistolet par le canon : « tenez, prenez-le, je n’ai plus l’intention de m’en servir »

Nouveau rire de contentement, de joie. Une jolie histoire qu’il aime bien raconter, du temps où les bandits de grands chemins n’étaient pas bien méchants et où une simple cigarette permettait de les désarmer. Il le dit lui-même :

  • Ce n’était pas comme maintenant, il n’y avait pas encore toute cette méchanceté.

Quand je lui demande s’il a eu peur, il me répond :

  • Je ne peux pas dire que j’ai eu chaud, on était blindés. Après 10-15 ans de gendarmerie, on avait à faire avec beaucoup de délinquants, on a plus peur, on fonce dans le tas à nos risques et périls. Le gars, il aurait pu me bousiller comme il voulait, je n’ai jamais oublié ce moment.

Après l’avoir ainsi appréhendé, il l’a redescendu jusqu’à Concise, au poste, où la Sûreté est venue le chercher. C’était bien leur homme.

  • Il avait l’air d’un vagabond. Les chalets, il les faisait pour trouver à manger, il ne prenait rien d’autre que de la nourriture. Peut-être que s’il y avait eu de l’argent…

Il se souvient aussi d’un autre gars qui gardait les génisses sur la montagne de Provence, un rustre alcoolique, baraque.

  • Quand il descendait boire un verre, il cassait tout ! Les gens m’ont prévenu quand je suis arrivé, mais j’ai voulu aller lui dire bonjour. Je suis passé vers son chalet et l’ai trouvé en train d’essayer de nettoyer les sabots de son cheval. Seulement, il ne se laissait pas faire et je voyais que le gars ne s’en sortait pas. Je me suis approché, j’avais l’habitude des chevaux parce qu’à la maison on en avait deux. Sans lui dire un mot, j’ai pris les pieds du cheval l’un après l’autre et il a pu nettoyer les quatre sabots sans problème. Quand on a eu fini il m’a dit : « vous faites quoi dans la vie ? » je lui ai répondu « je suis le nouveau gendarme à Provence. » Il n’est jamais redescendu pour faire le fou.

Après Provence, il a été muté à Yverdon, où il est resté 10 ans. Je me souviens de cette période où, très petite fille, j’allais au jardin d’enfants parce que ma mère avait pris un emploi, au grand dam de mon père et de mon grand-père qui, à l’époque, voyaient d’un mauvais œil que les femmes de paysans travaillent à l’extérieur. En sortant, seule, du jardin d’enfant, je devais marcher quelques 100 mètre pour aller chez tante Marie-Louise qui me gardait jusqu’au moment où ma grande sœur venait me rechercher. J’en garde un très bon souvenir.

Oncle Serge m’en parle également comme d’une bonne période.

  • J’y suis resté dix ans, on a fait du très bon boulot. Le travail y était comme à Vevey, beaucoup de judiciaire : cambriolages, vols, brigandage, on a tout vécu à Yverdon. Il n’y avait pas encore tellement d’agressions mais pas mal de vols dans les restaurants, les magasins. C’était le début, quand les gens devenaient méchants : une certaine jeunesse qui se croit supérieure aux autres et pense qu’elle peut faire ce qu’elle veut ; qui tape sur n’importe qui.

Je lui demande s’il y avait des plaintes pour violence conjugale à l’époque, sachant que ce fait de société a pris beaucoup d’ampleur.

Il sourit.

  • Peu de femmes se plaignaient de leur mari. Nous, il hausse légèrement les épaules avec un air un peu penaud et avoue : on ne les écoutait même pas ; la plupart du temps, elles avaient autant de torts que leurs maris !

Durant son temps à Yverdon, une affaire l’a particulièrement marqué.

  • J’étais à une assemblée d’officiers à Lausanne, lorsqu’il y a eu une prise d’otages au centre pénitentiaire de Bochuz. Le commandant me dit « toi qui es du coin, va voir essayer de démêler cet écheveau là-bas ». Cependant lorsque je suis arrivé sur place, j’ai appris que l’otage était un collègue de la sûreté et que le fuyard l’avait emmené à la Blécherette. Nous nous étions croisés. Là-bas, le fuyard tenait le collègue en joue en menaçant de le descendre, si on ne lui amenait pas rapidement une voiture. Une équipe de tireurs d’élite était à l’affût, prête à intervenir, mais les choses ont mal tourné et le type a tiré une balle dans la tête du policier.

Un souvenir pénible, une douloureuse affaire. Pas drôle de perdre un collègue, un père de famille, un ami. Les dures réalités du métier, auquel chacun peut être confronté un jour ou l’autre.

Après ces dix ans, il fut envoyé à Aigle. Cette fois, le fils ne les suivit plus. Il avait pris son envol avec sa femme Micheline et vivait sa propre vie. Marie-Louise, fidèle et exemplaire épouse, le seconda comme toujours. Dans cette petite ville du Chablais cependant, le travail lui plut beaucoup moins.

  • La circulation avait encore pris de l’ampleur et les accidents avaient augmenté.

Deux affaires intéressantes ponctuèrent cependant cette nouvelle période.

La première fut un accident de montagne survenu au « miroir d’Argentine » Une plaque lisse de plus de mille mètres, au-dessus de Bex. Deux alpinistes, blessés, y étaient bloqués et nécessitaient une intervention rapide.

  • Depuis le haut, on ne voit pas le bas et depuis le bas on ne voit pas en haut. Il faut être de sacrés alpinistes pour monter là-haut. Il a donc fallu alerter la colonne de secours, mais comme ils partaient d’en bas, ils ne voyaient pas où ils devaient se diriger, alors placé en haut, je les guidais par radio. On a pu les sauver, c’était une toute belle opération de collaboration. Un des blessés nous a dit qu’on était de formidables gaillards et qu’une fois qu’il serait rétabli, il nous inviterait pour une broche, mais on ne l’a jamais revu !

Il est aussi intervenu lors d’un concours de chiens policiers. Beaucoup de monde logeait dans un hôtel d’Aigle. Un matin, alors qu’il était seul au poste, il fut prévenu par téléphone qu’un drame avait eu lieu à ce même hôtel, où une femme avait tué d’un coup de parabellum, la maîtresse de son mari, avec laquelle ce douanier des Verrières se pavanait au concours de chiens. L’ayant appris, l’épouse trompée était venue de bon matin depuis là-bas pour « bousiller » sa rivale.

  • Elle m’a remis spontanément son pistolet en m’avouant son acte, dont elle était fière. Tout à fait entre nous, je l’aurais presque approuvée. Mais il a fallu l’arrêter, la mettre dedans.

Oncle Serge croit en ce qui est juste : la fidélité, la droiture. Sa propre ligne de conduite ne déroge pas à ces principes, jamais. Il ne lui est donc pas facile de reconnaître que la « justice » n’est pas toujours du bon côté.

Retour à Vevey ensuite, à sa demande. Malgré les épisodes relatés ci-dessus, trop de travail lié à la sécurité routière l’ennuie.

  • Alors là, c’étaient des activités tout-à-fait normales, davantage de judiciaire, donc plus intéressant pour moi. Il y avait beaucoup de suicides à Vevey, à cause de la clinique de Nant située juste au-dessus, près du pont de Fenil, « les malades se donnaient le tour là ». Il y en avait à peu près tous les mois. Nous on intervenait pour savoir si c’était bien un suicide, un accident ou même un meurtre.

Son périple continue.

  • J’ai ensuite fait trois ans à Paudex, où j’étais responsable de tout l’est lausannois, avant de revenir sur Yverdon où j’ai terminé ma carrière comme Major de la gendarmerie du Nord vaudois : 7 districts, 80 gendarmes sous ma responsabilité.

A ce moment, il commence à faire de moins en moins de travail sur le terrain. Il doit tout contrôler, superviser, et surtout entretenir des relations avec les chefs de postes de gendarmerie, les préfets, les juges, les syndics. Un rapport tous les 15 jours à remettre au commandant, qui lui-même transmettait une mainmise au Conseil d’Etat.

  • Je m’occupais des transferts, des nominations, des promotions et des sanctions aussi, de temps en temps. J’avais du plaisir à travailler parce que c’était un secteur important. Je voyais certains préfets plus souvent que d’autres, des curieux qui voulaient savoir ce qui se passait dans le pays, mais je ne pouvais pas tout leur dire !
  • Je me souviens d’une fois où le préfet d’Oron avait dit à mon commandant : « envoie-nous voir ton subordonné à des heures convenables » il voulait dire pour l’apéro, ajoute-t-il en riant. Certains voulaient me voir pour manger, j’étais très sollicité, c’est ce qui m’a fatigué. J’étais content, quand j’ai pris ma retraite, de ne plus avoir autant de contacts. Chaque jour avec d’autres personnes, c’était trop, c’était même pénible, car il y avait des gens plus intéressants et d’autres moins.

Une nouvelle anecdote, concernant cette période yverdonnoise, lui revient.

  • Quand j’étais à Yverdon, un dimanche, cela devait être en 1970-75, je faisais ma reposée, on m’appelle : « il y a un parachutiste attaché à la queue d’un avion qui tourne au-dessus d’Yverdon. »

Il me regarde.

  • Faut faire quoi ? Sauver le type ! On s’est posé toutes sortes de questions. Faire atterrir l’avion, c’était tuer le parachutiste. On avait pensé à un champ de maïs, pour atténuer le choc, mais si l’avion capotait le pilote pouvait être tué. On s’est demandé s’il fallait que l’avion se pose dans le lac. Tout le monde était en alerte : la gendarmerie, la police, les ambulanciers. On a commencé par contrôler combien de temps l’avion pourrait encore tourner. Il avait heureusement fait le plein. Ensuite, un collègue, je ne sais plus qui, a eu l’idée d’avertir Air Glacier. Ils étaient justement en vol et ont pu arriver assez tôt, examiner rapidement la situation et là ils se sont arrangés pour mettre l’hélicoptère à la même vitesse que l’avion, un peu en-dessus afin qu’un crac puisse descendre en rappel pour attraper le parachutiste, toujours appondu à l’avion. Il a réussi à couper la corde et le redescendre sur terre indemne. Il avait pensé à aller d’abord chercher un couteau capable de couper cette corde, auprès de l’aérodrome d’Yverdon. Heureusement tout s’est bien déroulé, on a été reçus par la commune ensuite. C’est une des toutes grosses opérations qu’on a vécues.

Quand il me raconte un exploit, il me répète plusieurs fois qu’il n’était pas seul et que c’était du travail d’équipe et de collaboration.

  • Il y a quelques années, il y a eu un meeting d’air glacier et je suis allé voir. La première personne sur qui je suis tombé était le pilote de cet avion !

Il me dit que le sauveteur est encore en vie, ainsi que le parachutiste qui habite la France et a repris un restaurant.

Quand je lui demande si des problèmes d’alcoolisme étaient à déplorer au sein de la gendarmerie, il m’explique :

  • J’ai été un des initiants, pour que les gendarmes ne boivent plus un seul verre en service. Comme il y avait de plus en plus de véhicules à moteur, on ne pouvait pas aller contrôler des chauffeurs, pour voir s’ils avaient bu un verre, en sentant nous-même l’alcool !

Et la drogue ?

  • Ce n’était pas encore vraiment là, on ne connaissait pas. Bien sûr, il y avait déjà une brigade des stupéfiants à la Sûreté, alors quand il y avait un cas de temps en temps, on transmettait. Mais ce n’était pas comme maintenant, même si ça existait dans les grandes villes ; dans nos campagnes, c’étaient surtout des fumeurs de liane.

Quand il arrive au chapitre de la retraite, je sens comme il est content d’en parler. Il a eu une jolie retraite et celle-ci dure depuis trente-trois ans.

Au moment de quitter sa carrière, au terme de presque 40 ans de service, il s’est fait une promesse.

  • De mon temps, quand des anciens revenaient à la gendarmerie, que ce soit pour prendre de la benzine ou profiter de la piscine, je me souviens que certains critiquaient, même moi d’ailleurs. Alors je ne voulais pas devenir comme ça et que les autres disent « qu’est-ce qu’il vient foutre ici ce vieux », c’est pour ça que j’ai tout stoppé, pas gardé de contacts, rien.

A partir de là, commencent les années « bénévolat » ou presque…

  • Il y avait certaines fonctions que j’occupais déjà avant, pendant mon service. Par exemple, j’ai commencé à 10 ans à m’occuper d’abeilles, je suis le plus vieil apiculteur du Nord vaudois. Mon arrière-grand-père était aussi le fondateur de la société d’apiculture du Nord Vaudois en 1800 et quelques… J’étais de la section. J’ai aussi été caissier pendant 20 ans, inspecteur des ruchers, contrôleur du miel, tout cela bénévolement. A ma retraite, j’ai été responsable de baliser les chemins pédestres : 100 km de chemins à baliser et aussi fait pendant 10 ans la régie fédérale des alcools, comme ton papa le faisait pour Baulmes. Moi j’avais Yverdon, Champvent Treycovagnes. J’étais également vice-président de Diana du Nord vaudois, chasseur.
  • La régie fédérale des alcools, ça payait. J’y suis arrivé par accident. Un agent de police était préposé, il est décédé et le supérieur, préposé pour le canton, m’a demandé de remplacer un mois et j’y suis resté 10 ans.

Il rit et s’explique :

  • J’aimais bien le contact, très intéressant avec les paysans, les citoyens du nord, tous ceux qui avaient des fruits à distiller. A Yverdon il y avait une distillerie. J’allais contrôler toutes les semaines, si ce qui était amené était consommable, était bon. Par exemple les fruits exotiques étaient interdits. Il fallait des fruits récoltés par le producteur lui-même. Les normes étaient strictes, mais le paysan pouvait distiller tout ce qu’il voulait. Aujourd’hui, il doit tout déclarer. Il n’a le droit qu’à 5 litres pour lui ; sur le reste, il paie l’impôt. Y en avait qui vendaient en douce.

Je reviens aux abeilles et lui demande si c’est vrai que les apiculteurs prennent le miel et donnent de l’eau sucrée.

  • On était des voleurs, on leur prenait leur miel et l’hiver on les nourrissait ainsi mais on faisait dans le naturel, alors qu’ensuite on s’est mis à tout traiter et cela tue les abeilles qui butinent sur les fleurs. Heureusement il y a le « Liebefeld » maintenant, une institution sur Fribourg qui fait de belles recherches pour le naturel.

Il conclut :

  • J’ai eu du plaisir à faire l’apiculture, Marie-Louise aussi.

Mais il ne m’a pas encore tout dit sur ses nombreuses casquettes :

  • Tout au long de ma carrière, j’ai été chasseur, garde-chasse auxiliaire, je me suis occupé de la vaccination des renards, président du comité d’organisation de l’assemblée cantonale des chasseurs vaudois, j’ai aussi été détaché 25 fois au comptoir suisse pour le service d’ordre, les tirs cantonaux, les expositions de machines agricoles, fêtes de gymnastique, environ 30 fois déplacé à Lausanne dans ma carrière.

Puis il me parle de « l’affaire » du signal de Bougy.

  • Quand les français ont décidé, avec le général de Gaulle, de libérer l’Algérie, il y a eu la célèbre conférence d’Evian. Les détachements français logeaient au signal de Bougy qui était alors un hôtel et il fallait le garder jour et nuit. Un collègue a été tué par un militaire, il s’appelait Rossier il avait mon âge et était d’Yverdon. Il faisait terriblement froid et le militaire, avec ses gants, a fait partir le coup, sans le faire exprès. Par une malencontreuse manipulation de son fusil.

Chaque fois qu’une tragédie est évoquée, un voile de tristesse passe dans les yeux d’oncle Serge, touché par le destin brusquement interrompu de ces hommes comme lui. Il savoure sa chance d’avoir traversé tant d’épreuves et d’en être sorti indemne. Puis il reprend son récit :

  • Toutes les routes étaient barrées par des militaires. On était supérieurs à eux, on les dirigeait. Chaque véhicule qui entrait ou sortait était contrôlé. Rends-toi compte : le signal de Bougy barré gardé, personne ne pouvait passer mais il y en a pourtant un qui est passé : Mac Donald le journaliste ! Il a franchi le rocher à pic, pourtant jugé infranchissable, et a réussi à rentrer dans la maison.

Rétrospectivement, l’épisode l’amuse, mais c’était plus sérieux sur le moment et ce monsieur Mac Donald n’a pas dû passer un bon moment, même s’il a pu en tirer un article formidable.

  • C’était un fortin gardé, continue-t-il, j’y ai passé 15 jours. La délégation française descendait en hélico jusqu’à Rolle et de là, prenaient le bateau jusqu’à Evian. Il y avait des gens importants, c’était un évènement historique.

Une fois la mémoire lancée, les souvenirs reviennent comme ils veulent, dans le désordre. Oncle Serge a pris quelques notes entre nos séances d’enregistrement et il met ses lunettes pour les lire.

  • En 1964-1965, il y a aussi eu l’épisode de la « guerre des vaches » comme elle s’est appelée, un livre du même nom a d’ailleurs été écrit sur le sujet. Des paysans passaient du sperme de taureau en douce depuis la France pour diversifier leurs races d’élevage. Nous on était là, parce qu’il y avait eu des explosions sur la voie de chemin de fer au Dey, la douane de Lausanne a demandé à la gendarmerie de rechercher les auteurs de ces attentats.

Et encore avant :

  • Quand j’étais à Coppet on devait s’occuper de la fraye des truites. Elles partent du lac, montent les rivières pour lâcher leurs œufs et les gendarmes de Coppet étaient chargés de passer chaque matin chez les pêcheurs entre Coppet et Nyon, ceux qui prenaient dans leurs filets des truites pleines d’œufs. Il fallait les traire dans une cuvette puis prendre les mâles pour asperger les œufs avec leur semence. Nous on arrivait, on ramassait ce contenu qu’on portait à Nyon, à la pisciculture tenue par un nommé Cuagny. On passait chez 4 pêcheurs et on avait 5-6 litres d’œufs en arrivant. Il versait cela dans des bassins spécialement conçus pour faire éclore les œufs et quand cela devenait des alevins, il changeait de bassin et ainsi de suite, jusqu’à ce que les poissons puissent être relâchés en lac ou en rivière.  Il fallait environ 2 ans en tout. Les œufs étaient rouges comme du caviar.  Le pisciculteur les nourrissait avec la nourriture que les poissons auraient trouvé dans la nature. Mais tous les œufs ne se développaient pas : les rouges persistaient et les blancs crevaient ; il fallait les enlever. Sur des millions d’œufs, le résultat était mince.
  • Et puis je ne te l’ai pas encore racontée, celle-là : L’histoire de Savigny, la Claie aux moines. Là c’était triste. J’étais chef de brigade alors, on m’appelle : « il faut vite monter là-bas, un type a tué sa bonne amie ».  Une fois sur place, je trouve une demoiselle morte dans son auto, ainsi que la femme du propriétaire de la maison, blessée à la poitrine et le type on ne savait pas où il était. Il a fallu le rechercher, on ignorait tout de ses intentions. J’ai fait venir la sûreté. Ensuite on a retrouvé dans la ferme les deux gamins tués et lui qui s’était suicidé. Quatre morts : les petits de 4 et 5 ans tués dans leur lit ! Il n’y a pas eu de suite. C’était un major à l’armée qui avait utilisé son arme de service.

Un silence suit cette confession. Plus que tout, il est difficile de tomber sur des cadavres d’enfants, particulièrement après un acte aussi violent.

Nous sirotons les boissons qu’il a mis au frais pour l’occasion, une petite pause avant de passer aux souvenirs plus légers puisque ceux du service sont terminés. Il connaît mon goût pour les petits bitters, quant à lui il préfère une bonne bière.

  • Tu vois, reprend-il gentiment, depuis ma retraite je n’ai jamais été au chômage. A part la régie des alcools, tout le reste était du bénévolat. Cela me faisait plaisir de rendre service. Mais avec Marie-Louise, on a aussi beaucoup voyagé. On a fait toutes les villes et tous les pays d’Europe plus le Canada, l’Algérie et le Maroc. Ce que j’ai préféré, c’était le Canada. On y est restés longtemps : on a visité Trois-Rivières pour voir les baleines, on a fait de l’hydravion pour voir les chutes du Niagara et on a visité quelques fermes. Le pays m’a plu. J’y vivrais bien. Le Maroc m’a plu aussi, mais on avait un guide qui n’était pas 18 carats.
  • Au Canada, poursuit-il, je m’étais contrepointé avec le guide qui nous parlait de la fondation de Québec, quand je lui ai dit que le premier gouverneur était yverdonnois (c’était Haldimand en 1777), le gaillard ne voulait pas me croire, il était même un peu fâché.  En arrivant chez moi j’ai réuni de la documentation et lui ai tout envoyé. D’ailleurs Le château-Frontenac s’appelait autrefois le château Haldimand.
  • J’ai aussi couru un risque en Roumanie du temps de Ceausescu. On avait reçu des officiers roumains en visite à Yverdon, invités par le syndic à un apéritif. Le chef de poste était Addor de Champvent en ce temps-là. Ces roumains étaient très sympathiques, parlaient français, ils nous ont dit de se réclamer d’eux, si on décidait un jour d’aller en Roumanie. Nous on ne pensait jamais y aller, pourtant une fois l’occasion s’est présentée. Notre pied à terre était au bord de la mer, à Mamaya. J’aimais bien rôder pour prendre quelques photos parce que moi, je n’ai jamais trop aimé l’eau.  Mais voilà qu’au départ de l’avion un militaire s’adresse à moi : Monsieur Gander, veuillez nous suivre. Pendant que je prenais mes photos, j’avais été suivi à mon insu par des surveillants de police qui cherchaient à savoir qui j’étais. Heureusement, en s’expliquant avec Addor et le syndic d’Yverdon, ils ont fini par me relâcher. Mais les officiers qu’on avait rencontrés en Suisse, on n’en a jamais revu un seul. On a su après coup qu’ils avaient été zigouillés. Ils avaient dû apprendre ou voir des choses qu’ils n’auraient pas dû. Je ne suis jamais retourné en Roumanie, mais en Hongrie, Bulgarie, tout ça. On y allait avec des amis. Avec tes parents, on allait en Alsace chez les Mauler, des gens très sympathiques. La dernière fois que je les ai vus, ils étaient venus faire du ski en Valais et avaient soupé chez nous. C’était dans les années 70. Ils sont tous décédés depuis. On a été reçus plusieurs fois là-bas. C’étaient de grands vignerons. Ils nous soulaient. Avec ton papa, on s’est trouvés trop ronds pour aller au lit, on buvait surtout du Gewürztraminer. On mangeait bien aussi, mais on buvait trop.

Il en arrive à la conclusion :

  • Maintenant, je ne m’occupe plus que de ma baraque, je fais tout mon possible pour la tenir en ordre, comme Marie-Louise le faisait. Dommage que Martial ne soit plus là pour me seconder un peu.

Eh oui ! à 93 ans l’oncle Serge tient seul sa maison que je trouve très propre à chaque fois que je passe. Il n’a d’ailleurs jamais trop le temps de me recevoir le matin car il est très organisé : un jour les nettoyages, un jour la lessive, un jour le repassage et il fait également ses courses sans oublier ses visites au cimetière, à plus d’un kilomètre de chez lui. Il est toujours à pied, depuis qu’il a posé sa voiture, il y a environ deux ans.

Son courage force l’admiration, ainsi que son entrain, sa mémoire et cette personnalité qui n’a pas changé, qui s’est peut-être simplement un peu adoucie avec les années, arrondie, patinée.

Quand je lui demande de me parler de son enfance, il m’avoue qu’elle est bien loin et que ses souvenirs se font imprécis. J’insiste en le dirigeant avec des questions mais constate qu’il ne se départit jamais de cette pudeur qui le caractérise, sans doute davantage en raison du métier qu’il a pratiqué, mais qui est un trait commun à tous les Gander que je connais, y compris ma mère.

Le 23 novembre 1925, à Vaugondry, tout petit village dit « du pied du Jura », bien qu’il y soit adossé, naquit le petit Serge Gander, six ans après sa grande sœur Jacqueline et trois ans avant sa petite sœur Ginette. Son père, Albert, fut élu syndic ce même jour, fonction qu’il occupa pendant trente ans, avant de devenir député.

Le père d’Albert, Samuel, avait suivi le même chemin, ainsi que son grand-père du même nom, soit l’arrière-grand-père de Serge. Ce Samuel-là fut de son avis un très grand homme, une célébrité qui marqua son époque. Doté d’une intelligence supérieure à la moyenne, il fonda la société coopérative de Villars-Burquin, la société de chant, celle d’apiculture, ainsi que les libres penseurs. Il fut aussi nommé juge au tribunal de Grandson, en plus de ses fonctions politiques.

Tout ce savoir n’était acquis qu’à travers les livres car Samuel n’avait pas ou peu accès à l’école puisque fils de paysan, il lui incombait de garder les vaches pendant tout l’été. Il s’arrangea pour que son fils puisse voir l’instituteur de Grandevent de temps en temps, lorsque son tour fut venu de garder les vaches. Ce second Samuel, grand-père de Serge, fut également doué mais se comparant sans doute à son père, il n’était jamais satisfait de lui-même et beaucoup trop perfectionniste. Il se forgea ainsi un caractère ombrageux que ses petits-enfants qualifiaient de grincheux, allant jusqu’à surnommer leur grand-père de « vieux tonnerre ».

Ma mère me racontait qu’envoyés à l’école du dimanche par leur mère, ils devaient se cacher pour y aller car le grand-père, lui aussi largement influencé par la doctrine des libres penseurs, leur interdisait de fréquenter tout ce qui avait trait à la religion et n’hésitait pas à les poursuivre, pour les en empêcher.

  • En ce temps-là, précise-t-il, les parents n’avaient pas de temps pour jouer avec leurs enfants. Il y avait tellement de travail dans une ferme ! Ils avaient heureusement des domestiques pour les aider et les plus grands donnaient aussi un coup de main pour s’occuper des petits.

Lorsqu’il eut cinq ans, Serge fut hospitalisé pour une péritonite. Dans les années trente, c’était un diagnostic très sérieux et le petit fut gardé pendant 45 jours à l’infirmerie d’Yverdon, car il n’y avait pas encore d’hôpital dans cette ville et non plus de pénicilline. Sa mère resta près de lui la majeure partie, laissant ses filles aux bons soins de leur servante Clara. Quand elle put enfin ramener son garçon à la maison, les docteurs Cuendet et Pérusset lui avouèrent qu’il avait failli mourir et lui promirent qu’après cela, Serge ne serait plus jamais malade.

Leur pronostic s’avéra exact, puisqu’il ne consulta plus jamais un médecin avant d’être à la retraite.

Bien que physiquement affaibli, le petit garçon se sentit plus fort, après cette épreuve. Oncle Serge trouve que sa vie était comme celle de tous les enfants de l’époque : beaucoup de travail et quand ils le pouvaient, des jeux en bande : cache, saute-mouton, mais aussi chicanes et batailles : des trucs de gamins comme il le dit lui-même. Plus de quarante enfants dans ce petit village, dont la plupart étaient des cousins ou petits-cousins. Les familles étaient souvent nombreuses. Si le père de Serge n’avait qu’un frère et une sœur, ils étaient onze dans la famille de sa mère.

Ils ne manquaient de rien, mais n’avaient pas non plus de superflu : aucun jouet, pas de vélo, rien. Ils faisaient sans, c’était ainsi. Ils se sentaient cependant chanceux, comparés à certaines familles, comme celle de la femme d’un cantonnier qui était obligée de faire des ménages pour nourrir ses sept enfants. L’époque était dure, surtout pour les femmes, car les hommes buvaient beaucoup.

  • « Nous les gamins, on n’avait pas peur de grand-chose, on était des « casseurs » et on n’avait pas la langue dans la poche : on aurait vite envoyé péter quelqu’un ! »

Ils se sentaient libres, les parents leur faisaient confiance. Serge s’entendait bien avec ses sœurs, mais ne jouait pas souvent avec elles, car l’aînée était malade et demandait de l’attention, tandis que la petite était le chouchou et en recevait également beaucoup. Il dit que c’était un peu chacun pour soi, qu’il ne se rendait pas compte de tout ce que les parents devaient faire pour soigner la maladie des yeux de Jacqueline.

1939. Serge eut quatorze ans, il se distança encore un peu plus, en partant faire sa primaire supérieure à Grandson. Il ne rentrait pas à midi et dînait chez son grand-père et sa grand-mère Rosine. Le matin et le soir, il faisait les trajets à vélo. Quand on connaît la route, on se dit que le matin devait être une partie de plaisir, sauf par temps froid, mais que le soir il fallait de sacrés mollets et du souffle ! Surtout avec ce que les vélos pesaient en ce temps-là ! Quoiqu’il en soit, il n’y resta pas longtemps. La mobilisation générale du 2 septembre appela son père et lui, tout gamin, dut rester à la ferme pour accomplir le travail de paysan. Ceci l’en dégoûta définitivement et le poussa à chercher à gagner sa vie autrement. Il fut tout de même envoyé à l’école d’agriculture à Cernier, mais dût à nouveau tout planter là à dix-huit ans, récupéré par l’armée pour son recrutement et à dix-neuf, pour la mobilisation. Il passa sa journée d’anniversaire au col de l’Aiguillon.

De ses dix-huit ans, jusqu’à la fin de la mobilisation, Serge fut envoyé de gauche à droite par l’armée, entre des séjours à la ferme pour s’occuper des 8 vaches et 3 veaux, puisque leur unique cheval avait été réquisitionné. A différents endroits sur les crêtes du Jura, il côtoya son père et son futur beau-père dans la même compagnie.

Parlant de l’oncle Georges, frère de son père Albert :

  • Il était officier de renseignement dans les hautes sphères et connaissait beaucoup de choses, il a voyagé un peu partout pour l’armée, logeait la plupart du temps dans les hôtels et fréquentait de belles femmes.

Mais oncle Serge pense que l’armée l’a détruit, car ce grand oncle, qui vécut plus de 90 ans et voyagea partout dans le monde presque jusqu’à la fin, n’eut pas une vie de famille heureuse. Marié à Marthe, une jolie femme trop gâtée et d’une avarice maladive, il eut deux enfants dont il s’occupa peu, étant souvent absent tant pour son travail que pour fuir ce mariage malheureux. Le fils Bernard, poète et écrivain au caractère tourmenté, finit par se donner la mort quant à la fille Mary-Jane, légèrement handicapée, elle ne s’est jamais mariée et resta dépendante de ses parents jusqu’à leur décès, puis d’un curateur. L’oncle Georges vécut une bonne partie de sa retraite avec Renée, qui le rendit heureux jusqu’à ce qu’elle le quitte à son tour, victime d’un cancer qui fut très douloureux.

Quand ils étaient enfants, Serge et ses sœurs voyaient toujours partir avec plus ou moins de regrets les meilleurs choses de la ferme vers Lausanne, où résidaient Georges et Marthe ; que ce soit de l’huile de lin pour revernir la maison, ou les morceaux les plus fins, lorsqu’ils faisaient boucherie. Le problème était qu’ils ne consommaient rien. La viande pourrissait à force d’être gardée, pour ne pas être gâchée et l’huile de lin fut retrouvée à la liquidation de la maison, des décennies plus tard. 

Serge se souvient d’avoir appris, après la guerre, que pendant son service militaire, il montait la garde à quelques deux cents mètres des allemands. Cette information, son oncle la connaissait et il lui aurait été facile de la lui donner, mais il ne le fit jamais. Il se dit qu’il aurait pu y laisser sa peau, s’ils avaient manqué de prudence. « ils auraient pu nous anéantir en dix minutes ».

Il servait dans les canons d’infanterie. « Assez dur », reconnait-il, mais ils apprenaient très jeunes à se servir d’un fusil, qu’ils maniaient comme on manie une fourchette et ils n’avaient pas peur.

A la fin de la guerre, le retour à la ferme n’était pas envisageable pour lui à long terme et il désirait se marier.

  • Comment a réagi ton père quand tu lui annoncé que tu ne reprendrais pas la ferme ?

Je lui pose cette question, me souvenant de ce racontait mon père, qui de son propre aveu, n’avait jamais vraiment voulu devenir paysan. Quand il avait tenté de le faire comprendre à mon grand-père, celui-ci lui avait fait un chantage affectif et mon père a dû renoncer à ses rêves.

  • Je crois que cela l’a passablement traumatisé. Nos parents ne se rendaient pas compte que l’on devait aussi subvenir à nos besoins. On serait devenus des domestiques et Marie-Louise aurait été la bonne à tout faire, si on était restés à la maison.
  • Mais ensuite il a compris, continue-t-il, il était assez intelligent pour voir que la situation de Vaugondry ne permettait pas à deux couples de vivre.
  • Et ta maman ?
  • Oh elle ! elle m’encourageait plutôt, pour elle non plus, la vie de deux couples dans la maison de Vaugondry n’aurait pas été tenable.

La boucle est bouclée. Oncle Serge a fait ensuite ses 11 mois d’école de gendarmerie et la carrière que j’ai décrite dans ces quelques pages.

Ainsi se termine mon récit, laissant le héro de cette histoire dans sa jolie maison un jour d’été, alors qu’une échelle appuyée contre son cerisier presque entièrement vidé de ses fruits m’interpelle.

  • Ce n’est quand même pas toi qui est monté faire la cueillette ?

Je l’interroge sur le pas de la porte.

  • Non me rassure-t-il en riant, j’ai essayé de monter, mais me suis arrêté au deuxième échelon.

Je souris en reprenant la voiture, c’est un sacré phénomène !

Peney, juin 2018

texte écrit par Delphine Messadi-Degiez et publié exclusivement sur ce site

À propos de l’Auteure

Delphine croit en l’amitié et aux valeurs sincères, elle adore la Nature, les animaux et les sorcières, se passionne pour l’Histoire et toutes les bonnes histoires. 

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