les mémoires de Serge Gander

Avr 16, 2022 | Petites histoires

2ème partie

Sa vie de gendarme l’a conduit à déménager onze fois. A Crassier, où il s’était si bien illustré en arrêtant le bandit Francis Milliquet, son travail consistait souvent à contrôler les voyageurs qui venaient de Divonne ou au contraire s’y rendaient. Ces opérations se réalisaient en collaboration avec les services douaniers et le personnel du train. Un jour, il se retrouva en compagnie d’une équipe venant exclusivement du Nord vaudois :

  • Le mécanicien était un Rey de Mauborget, le contrôleur un Appothéloz d’Onnens, le douanier qui contrôlait les marchandises un Tharin et moi un Gander, tous deux de Vaugondry ! c’était un hasard, la hiérarchie nous désignait, il n’y avait pas beaucoup de monde !
    Il me raconte aussi combien il était frappé par les conditions quasiment misérables des collègues de la douane française.
  • Ils sortaient de la guerre, étaient mal logés, mal payés, leur baraquement était en bois. Je pense qu’en Suisse on ne s’est pas vraiment rendu compte de ce que la France avait vécu, elle était exsangue, comme l’Italie, l’Allemagne, tous ceux qui nous entouraient ! Il ne restait plus beaucoup d’hommes, sauf des tout jeunes ; parce que parmi ceux qui avaient entre 20 et 50 ans, beaucoup avaient disparu.
    Une autre arrestation mémorable de cette même période lui revient.
  • J’étais de nouveau seul au poste, on m’a appelé pour un cambriolage à la villa des transporteurs internationaux (Blinkenried). Je vais sur place et me retrouve nez à nez avec deux cambrioleurs, aussi surpris que moi. Ils déguerpissent en vitesse jusqu’à la villa d’à côté…
    Il rit.
  • Mais le propriétaire avait deux gros chiens qui se sont postés devant mes deux gaillards et les ont tenus en respect. Ils n’osaient plus bouger. Je n’ai plus eu qu’à appeler mes collègues pour venir les cueillir !
    Alors qu’il était dans cette première place en tant que gendarme, il s’est aussi marié.
  • Ce n’était pas un grand mariage, comme ceux de maintenant. Le nôtre était tout simple. On s’est mariés à Champagne et on a mangé au restaurant du Paon à Yverdon, on devait être une trentaine. A l’époque, les parents n’avaient pas tellement de moyens et ceux qui en avaient ne voulaient pas tout « tirer en bas » .
    Il précise quand-même que la famille de sa femme était à l’aise, ce qui n’était pas le cas des « pauvres diables ».
    Après le mariage, le couple est resté à Crassier jusqu’en 1949, l’année où Martial est né. Ensuite, ils ont déménagé à Coppet.
  • Là le travail avait beaucoup évolué, parce que la circulation avait pris le dessus, on devait tout régler. Les gens ne savaient pas conduire, il y avait beaucoup d’accidents. On ramassait des blessés et même des morts sur les routes.
    Est-ce qu’on s’habitue ?
  • On se blinde, à force. Les premières fois, c’était un peu compliqué, mais on avait nos aînés qui étaient avec nous, puis après on s’y fait : on allait ramasser un blessé sur la route, comme si on ramassait un chat ou je ne sais quoi, on devient dur. Déjà pendant l’école de gendarmerie, on ne nous ménageait pas, on nous mettait tout de suite dans le bain avec les situations réelles, en accompagnant les gendarmes, en plus des heures de théorie : droit, civisme, et surtout rédaction. On avait beaucoup de dictées, parce que la plupart des gendarmes venaient de l’école primaire. On a aussi appris à taper à la machine à écrire, c’étaient les débuts.
    Deux ans à Coppet, puis la petite famille atterrit à Sainte-Croix. Modeste ville ouvrière du Nord vaudois, quasiment sur la frontière française. Serge y retrouva beaucoup d’amis et d’anciens camarades de la MOB, qu’il avait passée dans la région pour garder la frontière.
  • A Sainte-Croix, je parcourais beaucoup la montagne à la recherche de délits, on s’occupait surtout des trafics. J’étais connu comme le loup blanc, alors on me renseignait. C’était grâce à ça qu’on pouvait conclure des affaires, cela a toujours été ainsi et c’est encore le cas aujourd’hui.
    Lui et ses collègues avaient ainsi été avertis d’une histoire de paris illégaux qui se passaient dans un tripot, derrière l’Auberson.
  • Une dizaine de paysans jouaient de l’argent, ils perdaient beaucoup. Des femmes étaient venues se plaindre parce que « les paies du lait » étaient vilipendées là-dedans.
    Les sanctions étaient pourtant toujours des amendes de préfecture.
    Une autre affaire concernait un gars de la région qui s’adonnait au trafic d’absinthe. Grâce à une délation, Serge et un collègue valaisan étaient parvenus à l’arrêter. Je ne peux m’empêcher de poser la question :
  • Qu’avez-vous fait de l’absinthe ?
  • On l’a séquestrée et puis on a vidé les bouteilles, on était sérieux !
    Une amende, là encore.
    Ce ne fut pas le cas du cambrioleur Gaston Peter qui, en compagnie de Roger Fayet, avait dévalisé la banque de Lutry, qui n’était alors qu’un petit village.
    Averti par une de ses nombreuses connaissances, le gendarme Serge Gander a pu arrêter le bonhomme, en place chez un vigneron de la région, et le remettre à ses collègues de la sûreté.
  • On travaillait en bonne collaboration entre services, il n’y avait pas de rivalité. A cette époque, la police était sous les ordres de la gendarmerie, mais celle-ci travaillait avec la sûreté. Si les policiers arrêtaient quelqu’un, ils n’avaient pas le droit de l’interroger, ils devaient le remettre à la gendarmerie. On procédait aux premiers interrogatoires, mais si une enquête était nécessaire, c’était la sûreté qui reprenait l’affaire. Ce n’est plus comme ça aujourd’hui : la police peut désormais conduire des interrogatoires.
    Il trouve que cela occupait du monde pour rien et que demander à deux patrouilles d’intervenir était ridicule.
    Après Sainte-Croix, Serge Gander et sa famille déménagèrent à Vevey. C’était en 1955, l’année de la fête des vignerons. Bien que cette mutation lui ait convenu, il s’insurge :
  • Nos grands patrons nous charriaient comme des pions : deux ans par ci, trois ans par là… on y a mis fin, plus tard. Je me suis investi pour ça, pour que les collègues qui ont envie de rester à Yverdon, Grandson ou Payerne puissent le faire et grader quand même ! A l’époque, pour grader, il fallait bouger !
    A Vevey, de son propre aveu, le travail y était plus intéressant qu’ailleurs ; il y avait des affaires sérieuses, telles des cambriolages, nécessitant une collaboration étroite avec la Sûreté.
  • On était secondés par une bonne équipe avec qui je suis resté en contact très longtemps. Cela a été une place marquante, surtout avec la fête des vignerons, un très bel évènement. Martial avait commencé l’école et je me souviens qu’il aurait pu participer à la fête, mais a attrapé la rougeole ; il y avait une épidémie ; plusieurs enfants ont été atteints. Il était déçu, mais a quand même pu voir passer le cortège.
    Sachant que mon cousin a parfois souffert d’être seul, au milieu de parents qui s’entendaient si bien, je m’étonne que lui et ma tante n’aient jamais voulu avoir d’autres enfants.
  • Tu comprends, Marie-Louise avait trois reins ; le docteur lui avait conseillé de ne pas mener une autre grossesse si elle voulait ménager son corps. Mais aussi et surtout, avec ces continuels déménagement, c’était trop compliqué. La plupart des familles de gendarmes avait peu d’enfants.
    Il me raconte ensuite leur retour dans le Nord Vaudois, à Provence, plus précisément.
  • Si j’ai été envoyé là, c’était parce que le syndic de Mutrux était copain avec l’adjudant-chef d’Yverdon. Il est allé le voir et lui a dit « notre gendarme est trop pointilleux, il se met à dos toute la population, à force d’être à cheval sur le règlement. Mets-nous voir quelqu’un qui connait un peu le pays et soit agréable pour nous ».
    Il rit, toujours content de ses petits succès, mais restant modeste.
  • J’aurais pu refuser, mais c’était le coin de Marie-Louise, elle était contente de se retrouver près de sa famille et de ses amis.

Provence était la plus vaste commune du Canton, tout en étant peu habitée. Le gendarme Gander eut donc surtout de la surveillance, ce qui ne lui déplaisait pas, car il était également un grand marcheur, connaisseur en champignons comme son père et son grand-père avant lui et habile chasseur. C’est ainsi que lorsque la gendarmerie fut avertie d’une série de cambriolages dans les chalets de Genève à Bâles et de Bâles à Genève, son collègue et lui décidèrent de faire une ronde et de se répartir le travail par secteur. Serge sillonna le sien, en contrôlant les maisons et tomba ainsi, juste en dessous du Mont-Aubert, sur un type assez jeune qu’il ne connaissait pas. « Voilà mon cambrioleur » se dit-il.

  • C’était juste devant une cabane de bûcheron, il fumait de la bouabe tu sais ce que c’est ?

Je fais non de la tête.

  • De la liane, tu sais ce n’était pas cher, beaucoup de monde en fumait. Je me suis approché, lui ai tendu mon paquet de cigarettes et lui ai dit « ne fume pas cette cochonnerie, sers-toi ! » Le type m’a regardé, s’est retourné pour saisir quelque chose derrière lui et m’a tendu son pistolet par le canon : « tenez, prenez-le, je n’ai plus l’intention de m’en servir »

Nouveau rire de contentement, de joie. Une jolie histoire qu’il aime bien raconter, du temps où les bandits de grands chemins n’étaient pas bien méchants et où une simple cigarette permettait de les désarmer. Il le dit lui-même :

  • Ce n’était pas comme maintenant, il n’y avait pas encore toute cette méchanceté.

Quand je lui demande s’il a eu peur, il me répond :

  • Je ne peux pas dire que j’ai eu chaud, on était blindés. Après 10-15 ans de gendarmerie, on avait à faire avec beaucoup de délinquants, on n’a plus peur, on fonce dans le tas, à nos risques et périls. Le gars, il aurait pu me bousiller comme il voulait, je n’ai jamais oublié ce moment.

Après l’avoir ainsi appréhendé, il l’a reconduit jusqu’à Concise, au poste, où la Sûreté est venue le chercher. C’était effectivement leur homme.

  • Il avait l’air d’un vagabond. Les chalets, il les visitait pour trouver à manger, il ne prenait rien d’autre que de la nourriture. Peut-être que s’il y avait eu de l’argent…

Il se souvient aussi d’un autre gars qui gardait les génisses sur la montagne de Provence, un rustre alcoolique, baraque.

  • Quand il descendait boire un verre, il cassait tout ! Les gens m’ont prévenu quand je suis arrivé, mais j’ai voulu aller lui dire bonjour. Je suis passé vers son chalet et l’ai trouvé en train d’essayer de nettoyer les sabots de son cheval. Seulement, la bête ne se laissait pas faire et je voyais que le gars ne s’en sortait pas. Je me suis approché, j’avais l’habitude des chevaux, parce qu’à la maison, on en avait deux. Sans lui dire un mot, j’ai pris les pieds du cheval l’un après l’autre et il a pu nettoyer les quatre sabots, sans difficulté. Quand on a eu fini, il m’a dit : « vous faites quoi dans la vie ? » je lui ai répondu : « je suis le nouveau gendarme à Provence. »

Il n’est jamais redescendu pour faire le fou.

Après Provence, Serge a été muté à Yverdon, où il est resté 10 ans. Je me souviens de cette période où, très petite fille, j’allais au jardin d’enfants, parce que ma mère avait pris un emploi, au grand dam de mon père et de mon grand-père qui, à l’époque, voyaient d’un mauvais œil qu’une femme de paysan travaille à l’extérieur. En sortant, seule, du jardin d’enfant, je devais marcher quelques 200 mètres pour aller chez tante Marie-Louise, qui me gardait jusqu’au moment où ma grande sœur venait me rechercher. J’en garde un très bon souvenir.

Oncle Serge m’en parle également comme d’une bonne période.

  • J’y suis resté dix ans, on a fait du très bon boulot. Le travail y était comme à Vevey, beaucoup de judiciaire : cambriolages, vols, brigandage, on a tout vécu à Yverdon. Il n’y avait pas encore tellement d’agressions, mais pas mal de vols dans les restaurants, les magasins. C’était le début, quand les gens devenaient méchants : une certaine jeunesse qui se croit supérieure aux autres et pense qu’elle peut agir comme elle l’entend ; taper sur n’importe qui.

Je lui demande s’il y avait des plaintes pour violence conjugale à l’époque, sachant que ce fait de société a pris beaucoup d’ampleur.

Il sourit.

  • Peu de femmes se plaignaient de leur mari. Il hausse légèrement les épaules avec un air un peu penaud et avoue : on ne les écoutait même pas ; la plupart du temps, tous deux avaient autant de torts l’un que l’autre !

À propos de l’Auteure

Delphine croit en l’amitié et aux valeurs sincères, elle adore la Nature, les animaux et les sorcières, se passionne pour l’Histoire et toutes les bonnes histoires. 

0 commentaires

Soumettre un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Blog

Dans la même catégorie…

Astucieux

Astucieux

C’est l’histoire d’un vieux couple, marié depuis 45 ans. Ils vivent paisiblement dans un coin...

le cadeau

le cadeau

Un jeune, homme, tout ce qu’il y a de plus correct, voulait acheter un cadeau de noël à sa...