Les mémoires de Serge Gander

Avr 23, 2022 | Petites histoires

3ème partie

Durant son temps à Yverdon, une affaire l’a particulièrement marqué.

  • J’étais à une assemblée d’officiers à Lausanne, lorsqu’il y a eu une prise d’otages au centre pénitentiaire de Bochuz. Le commandant me dit « toi qui es du coin, va voir essayer de démêler cet écheveau là-bas ». Cependant lorsque je suis arrivé sur place, j’ai appris que l’otage était un collègue de la sûreté et que le fuyard l’avait emmené à la Blécherette. Nous nous étions croisés. Là-bas, le fuyard tenait le collègue en joue, menaçant de le descendre si on ne lui amenait pas rapidement une voiture. Une équipe de tireurs d’élite était à l’affût, prête à intervenir, mais les choses ont mal tourné et le type a tiré une balle dans la tête du policier.
    Un souvenir pénible, une douloureuse affaire. Pas drôle de perdre un collègue, un père de famille, un ami. Les dures réalités du métier, auxquelles chacun peut être confronté un jour ou l’autre.
    Après ces dix ans, il fut envoyé à Aigle. Cette fois, le fils ne les suivit plus. Il avait pris son envol avec sa femme Micheline et vivait sa propre vie. Marie-Louise, fidèle et exemplaire épouse, le seconda comme toujours. Dans cette petite ville du Chablais cependant, le travail lui plut beaucoup moins.
  • La circulation avait encore pris de l’ampleur et les accidents avaient augmenté.
    Deux affaires intéressantes ponctuèrent cependant cette nouvelle période.
    La première fut un accident de montagne, survenu au « miroir d’Argentine » Une plaque lisse de plus de mille mètres, au-dessus de Bex. Deux alpinistes, blessés, y étaient bloqués et nécessitaient une intervention rapide.
  • Depuis le haut, on ne voit pas le bas et depuis le bas on ne voit pas en haut. Il faut être de sacrés alpinistes pour monter là-haut. Il a donc fallu alerter la colonne de secours, mais comme ils partaient d’en bas, ils ne voyaient pas où ils devaient se diriger, alors placé en haut, je les guidais par radio. On a pu les sauver, c’était une toute belle opération de collaboration. Un des blessés nous a dit qu’on était de formidables gaillards et qu’une fois qu’il serait rétabli, il nous inviterait pour une broche, mais on ne l’a jamais revu !
    Il est aussi intervenu lors d’un concours de chiens policiers. Beaucoup de monde logeait dans un hôtel d’Aigle. Un matin, alors qu’il était seul au poste, il fut prévenu par téléphone qu’un drame avait eu lieu à ce même hôtel, où une femme avait tué d’un coup de parabellum, la maîtresse de son mari, avec laquelle ce douanier des Verrières se pavanait au concours de chiens. Ayant eu vent du rendez-vous clandestin, l’épouse trompée était venue de bon matin dans l’intention de « bousiller » sa rivale et était parvenue à accomplir sa triste mission.
  • Elle m’a remis spontanément son pistolet en m’avouant son acte, dont elle était fière. Tout à fait entre nous, je l’aurais presque approuvée, mais il a fallu l’arrêter, la mettre dedans.
    Oncle Serge croit en ce qui est juste : la fidélité, la droiture. Sa propre ligne de conduite ne déroge pas à ces principes, jamais. Il ne lui est donc pas facile de reconnaître que la « justice » n’est pas toujours du bon côté.
    Retour à Vevey ensuite, à sa demande. Malgré les épisodes relatés ci-dessus, trop de travail lié à la sécurité routière l’ennuie.
  • Alors là, c’étaient des activités tout-à-fait normales, davantage de judiciaire, donc plus intéressant pour moi. Il y avait beaucoup de suicides à Vevey, à cause de la clinique de Nant située juste au-dessus, près du pont de Fenil, « les malades se donnaient le tour là ». Il y en avait à peu près tous les mois. Nous, on intervenait pour savoir si c’était bien un suicide, un accident, ou même un meurtre.
    Son périple continue.
  • J’ai ensuite passé trois ans à Paudex, où j’étais responsable de tout l’Est lausannois, avant de revenir sur Yverdon, où j’ai terminé ma carrière comme Major de la gendarmerie du Nord vaudois : 7 districts, 80 gendarmes, sous ma responsabilité.
    A ce moment, il commence à être de moins en moins sur le terrain. Il doit tout contrôler, superviser, et surtout entretenir des relations avec les chefs de postes de gendarmerie, les préfets, les juges, les syndics. Un rapport tous les 15 jours à remettre au commandant, qui lui-même transmettait une mainmise au Conseil d’Etat.
  • Je m’occupais des transferts, des nominations, des promotions et des sanctions aussi, de temps en temps. Je prenais du plaisir à travailler, parce que c’était un secteur important. Je voyais certains préfets plus souvent que d’autres, des curieux qui voulaient savoir ce qui se passait dans le pays, mais je ne pouvais pas tout leur dire !
  • Je me souviens d’une fois où le préfet d’Oron avait dit à mon commandant : « envoie-nous voir ton subordonné à des heures convenables » il voulait dire pour l’apéro, ajoute-t-il en riant. Certains tenaient absolument à partager un repas avec moi, j’étais très sollicité, c’est ce qui m’a fatigué. J’étais content, quand j’ai pris ma retraite, de ne plus avoir autant de contacts. Chaque jour avec d’autres personnes, c’était trop, c’était même pénible, car il y avait des gens plus intéressants et d’autres moins.

Une nouvelle anecdote, concernant cette période yverdonnoise, lui revient.

  • Quand j’étais à Yverdon, un dimanche, cela devait être en 1970-75, je faisais ma reposée, on m’appelle : « il y a un parachutiste attaché à la queue d’un avion qui tourne au-dessus d’Yverdon. »
    Il me regarde.
  • Faut faire quoi ? Sauver le type ! On s’est posé toutes sortes de questions. Faire atterrir l’avion, c’était tuer le parachutiste. On avait pensé à un champ de maïs, pour atténuer le choc, mais si l’avion capotait, le pilote pouvait être tué. Nous nous sommes demandé s’il fallait que l’avion se pose dans le lac. Tout le monde était en alerte : la gendarmerie, la police, les ambulanciers. On a commencé par contrôler combien de temps l’avion pourrait encore tourner. Il avait heureusement fait le plein. Ensuite, un collègue, je ne sais plus qui, a eu l’idée d’avertir Air Glacier. Ils étaient justement en vol et ont pu arriver assez tôt, examiner rapidement la situation et là, ils se sont arrangés pour mettre l’hélicoptère à la même vitesse que l’avion, un peu en-dessus, afin qu’un crac puisse descendre en rappel pour attraper le parachutiste, toujours appondu à l’avion. Il a réussi à couper la corde et le redescendre sur terre, indemne. Il avait pensé à aller d’abord chercher un couteau qui puisse couper cette corde, auprès de l’aérodrome d’Yverdon. Heureusement tout s’est bien déroulé, on a été reçus par la commune ensuite. C’est une des toutes grosses opérations qu’on a vécues.
    Quand il me raconte un exploit, il me répète plusieurs fois qu’il n’était pas seul et que c’était du travail d’équipe et de collaboration.
  • Il y a quelques années, il y a eu un meeting d’air glacier et je suis allé voir. La première personne sur qui je suis tombé était le pilote de cet avion !
    Il me dit que le sauveteur est encore en vie, ainsi que le parachutiste qui habite la France et a repris un restaurant.
    Quand je lui demande si des problèmes d’alcoolisme étaient à déplorer au sein de la gendarmerie, il m’explique :
  • J’ai été un des initiateurs de la règle, pour que les gendarmes ne boivent plus un seul verre en service. Comme il y avait de plus en plus de véhicules à moteur, on ne pouvait pas aller contrôler des chauffeurs, pour voir s’ils avaient bu un verre, en sentant nous-même l’alcool !
    Et la drogue ?
  • Ce n’était pas encore vraiment là, on ne connaissait pas. Bien sûr, il y avait déjà une brigade des stupéfiants à la Sûreté, alors quand il y avait un cas de temps en temps, on transmettait. Mais ce n’était pas comme maintenant, même si ça existait dans les grandes villes. Dans nos campagnes, c’étaient surtout des fumeurs de liane.
    Quand il arrive au chapitre de la retraite, je sens comme il est content d’en parler. Il a eu une jolie retraite et celle-ci dure depuis trente-trois ans.
    Au moment de quitter sa carrière, au terme de presque 40 ans de service, il s’est fait une promesse.
  • De mon temps, quand des anciens revenaient à la gendarmerie, que ce soit pour prendre de la benzine ou profiter de la piscine, je me souviens que certains critiquaient, même moi d’ailleurs. Alors je ne voulais pas devenir comme ça et que les autres disent « qu’est-ce qu’il vient foutre ici ce vieux », c’est pour ça que j’ai tout stoppé, pas gardé de contacts, rien.
    A partir de là, commencent les années « bénévolat » ou presque…
  • Il y avait certaines fonctions que j’occupais déjà avant, pendant mon service. Par exemple, j’ai commencé à 10 ans de m’occuper d’abeilles, je suis le plus vieil apiculteur du Nord vaudois. Mon arrière-grand-père était aussi le fondateur de la société d’apiculture du Nord Vaudois en 1800 et quelques… J’étais de la section. J’ai aussi été caissier pendant 20 ans, inspecteur des ruchers, contrôleur du miel, tout cela bénévolement. A ma retraite, j’ai été responsable de baliser les chemins pédestres : 100 km de chemins à baliser et aussi, pendant 10 ans, je me suis occupé de la régie fédérale des alcools, comme ton papa le faisait pour Baulmes. Moi j’avais Yverdon, Champvent Treycovagnes. J’étais également vice-président de Diana du Nord vaudois, chasseur.
  • La régie fédérale des alcools, ça payait. J’y suis arrivé par accident. Un agent de police était préposé, il est décédé et le supérieur, préposé pour le canton, m’a demandé de remplacer un mois. J’y suis resté 10 ans.
    Il rit et s’explique :
  • J’aimais bien le contact, très intéressant avec les paysans, les citoyens du Nord, tous ceux qui avaient des fruits à distiller. A Yverdon, il y avait une distillerie. J’allais contrôler toutes les semaines, si ce qui était amené était consommable, était bon. Par exemple, les fruits exotiques étaient interdits. Il fallait des fruits récoltés par le producteur lui-même. Les normes étaient strictes, mais le paysan pouvait distiller tout ce qu’il voulait. Aujourd’hui, il doit tout déclarer. Il n’a le droit qu’à 5 litres pour lui ; sur le reste, il paie l’impôt. Y en avait qui vendaient en douce.
    Je reviens aux abeilles et lui demande si c’est vrai que les apiculteurs prennent le miel et donnent de l’eau sucrée.
  • On était des voleurs, on leur prenait leur miel et l’hiver on les nourrissait ainsi, mais on faisait dans le naturel, alors qu’ensuite on s’est mis à tout traiter et cela tue les abeilles qui butinent sur les fleurs. Heureusement, il y a le « Liebefeld » maintenant, une institution sur Fribourg qui fait de belles recherches pour le naturel.
    Il conclut :
  • J’ai eu du plaisir avec l’apiculture, Marie-Louise aussi.
    Mais il ne m’a pas encore tout dit sur ses nombreuses casquettes :
  • Tout au long de ma carrière, j’ai été chasseur, garde-chasse auxiliaire, je me suis occupé de la vaccination des renards, président du comité d’organisation de l’assemblée cantonale des chasseurs vaudois, j’ai aussi été détaché 25 fois au comptoir suisse pour le service d’ordre, les tirs cantonaux, les expositions de machines agricoles, fêtes de gymnastique, environ 30 fois déplacé à Lausanne dans ma carrière.
    Puis il me parle de « l’affaire » du signal de Bougy.
  • Quand les français ont décidé, avec le général de Gaulle, de libérer l’Algérie, il y a eu la célèbre conférence d’Evian. Les détachements français logeaient au signal de Bougy qui était alors un hôtel et il fallait le garder jour et nuit. Un collègue a été tué par un militaire, il s’appelait Rossier il avait mon âge et était d’Yverdon. Il faisait terriblement froid et le militaire, avec ses gants, a fait partir le coup, sans le faire exprès. Par une malencontreuse manipulation de son fusil.
    Chaque fois qu’une tragédie est évoquée, un voile de tristesse passe dans les yeux d’oncle Serge, touché par le destin brusquement interrompu de ces hommes comme lui. Il savoure sa chance d’avoir traversé tant d’épreuves et d’en être sorti indemne. Puis il reprend son récit :
  • Toutes les routes étaient barrées par des militaires. On était supérieurs à eux, on les dirigeait. Chaque véhicule qui entrait ou sortait était contrôlé. Rends-toi compte : le signal de Bougy barré gardé, personne ne pouvait passer, mais il y en a pourtant un qui est passé : Mac Donald, le journaliste ! Il a franchi le rocher à pic, pourtant jugé infranchissable, et a réussi à rentrer dans la maison.
    Rétrospectivement, l’épisode l’amuse, mais c’était plus sérieux sur le moment et ce monsieur Mac Donald n’a pas dû passer un bon moment, même s’il a pu en tirer un article formidable.
  • C’était un fortin gardé, continue-t-il, j’y ai passé 15 jours. La délégation française descendait en hélico jusqu’à Rolle et de là, prenaient le bateau jusqu’à Evian. Il y avait des gens importants, c’était un évènement historique.

À propos de l’Auteure

Delphine croit en l’amitié et aux valeurs sincères, elle adore la Nature, les animaux et les sorcières, se passionne pour l’Histoire et toutes les bonnes histoires. 

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