Les mémoires de Serge Gander

Avr 9, 2022 | Petites histoires

première partie.

Il avait fini par s’habituer à cette chambre un peu froide, sans décoration, destinée à tous ceux qui, comme lui, y étaient pour un passage d’un an ou deux, pas plus. Rien à voir, bien sûr, avec le confort douillet et simple de la maison, qu’il avait quittée pour de bon, ni avec les couches rudimentaires et dispersées sur les crêtes du Jura, qu’il avait occupées pendant deux ans. De toute façon, Serge n’avait jamais eu l’habitude de se plaindre. Il n’avait pas été élevé dans la soie et savait s’adapter à toutes les situations. Son travail l’exigeait.

Alors qu’il était un peu plus de minuit, la sonnerie du téléphone résonna au poste de gendarmerie de Coppet, aussitôt il se leva et décrocha le combiné.

  • Poste de gendarmerie de Coppet, j’écoute
  • Gendarme Gander ?
  • C’est moi, mon commandant ?
  • Va falloir intervenir à Nyon, y a du grabuge par là-bas : on a cambriolé une bijouterie.
  • A vos ordres, mon commandant !

Le combiné du téléphone tout juste reposé sur son socle, l’agent Gander enfila son uniforme, sortit et enfourcha son vélo. En 1948, la gendarmerie de Coppet ne possédait pas encore de véhicule à moteur.

Il y avait aussi très peu de circulation, et durant les vingt minutes qu’il lui fallut pour rejoindre Nyon en pédalant vite, il ne croisa aucune voiture à cette heure tardive de la nuit. Il ne connaissait pas encore bien les lieux, mais fureta et tomba assez rapidement sur la bijouterie cambriolée, dans la partie haute de la ville. Tout y était illuminé, si bien qu’on y voyait presque comme en plein jour. Plusieurs hauts gradés étaient affairés à récolter indices et empreintes sur les comptoirs vandalisés, quand il les rejoignit. Serge se sentait impressionné par ces « anciens » bardés de médailles. Il dut toussoter pour qu’on remarque sa présence.

Un des gradés se redressa, aperçut le gendarme et le héla :

  • Ah vous voilà arrivé ! allez donc faire un tour dans le quartier et si vous trouvez quelqu’un de louche, vous l’amènerez au poste !

Un peu décontenancé de se voir renvoyer si rapidement, Serge obéit néanmoins promptement aux ordres et se remit à parcourir les rues.

Moins de dix minutes avaient passé, quand il tomba sur un homme en train de dissimuler des sacs dans une maison en démolition. Le gendarme Gander l’interpella et lui demanda de le suivre au poste de gendarmerie de Nyon. Lorsqu’il arriva, ainsi accompagné, il déchiffra la stupeur sur le visage de ses collègues. L’un d’eux l’interpella d’un ton précipité :

  • Mais tenez-le donc, bon sang, c’est Francis Milliquet !

« L’apprenti gendarme », comme il se décrit lui-même, avait ainsi arrêté seul et sans le savoir, un bandit de renommée internationale. Pas de quoi pavoiser pour cet homme à la modestie génétique, mais tout de même un sentiment de fierté indéniable qu’il savoura en songeant aux hauts gradés recherchant des indices, pendant que lui allait droit au but.

***

Assis à sa table ronde, face à la porte vitrée donnant sur le jardin, pour ne rien manquer des visiteurs qui franchissent la grille d’entrée, ni des quelques passants à pied de la rue de Chamblon, il caresse du revers de la main la nappe bien repassée, en se remémorant ses souvenirs.

Les années et les pertes, surtout les pertes, ont marqué ce visage qui me rappelle beaucoup celui de ma mère. Oncle Serge me raconte sa vie, à ma demande, parce que j’ai envie de mieux connaître ce parrain, très direct, qui a toujours préféré me tendre la main que la joue, même quand je n’étais qu’une petite fille, mais qui cache bien sa tendresse. Tous ceux qui le connaissent savent qu’il est un homme de cœur, bien qu’il ne le montre pas ou peu. Ce qu’il laisse voir avant tout, c’est sa solidité, parce que c’est ce qu’il a toujours été : un homme solide qui supporte les épreuves, même les pires.

Quand il a perdu son fils Martial, il y a quelques années, à cause d’un cancer contre lequel mon cousin avait lutté pendant 19 ans, cette tragédie a bien failli avoir raison de lui. Jamais il n’avait imaginé survivre à son seul enfant. Un fils dont il était fier, qui avait fait honneur à la belle lignée de Gander. Mais ce n’était pas uniquement pour cela qu’il l’aimait. Il adorait son fils sans le lui dire, sans toujours le lui montrer, mais de tout son être, parce que c’était son enfant, le seul, ce petit garçon qui avait suivi sans rechigner les 7 déménagements imposés par le métier de son père, trop peu présent. Cet adolescent qui avait dû quitter ses copains et s’en refaire d’autres, ailleurs, toujours. Ce jeune homme qui avait rencontré tout jeune sa future épouse, au corps de musique. Ils se sont mariés et ont eu trois beaux garçons, des petits fils qui, avec leur mère Micheline, sont aujourd’hui la seule famille proche d’oncle Serge.

Quand Martial est mort, l’amour de sa femme, pourtant également touchée par la perte de leur fils unique, mais aussi de ses petits-fils qui eux, avaient perdu leur père et même cette merveilleuse belle-fille trop tôt veuve, mais qui n’a jamais cessé d’entourer son beau-père, tout cet amour a sauvé Serge. Sa famille ne l’a jamais lâché, mais tous ont craint pour lui, lors de cette épreuve si cruelle. La vie a quand même fini par reprendre le dessus. Puis c’est ma tante Marie-Louise qui s’en est allée, quelques années plus tard. Oncle Serge m’a raconté leur dernière entrevue. Elle était hospitalisée à Chamblon, avec un cancer qui la faisait souffrir irrégulièrement ; ce jour-là avait été difficile et il était venu la voir, comme tous les jours, mais lorsqu’il l’embrassa pour lui souhaiter bonne nuit, avant de se retirer, elle lui dit en souriant :

  • Je sens que ça ira mieux demain.

Le lendemain, elle était décédée.

C’était sa deuxième grosse perte. Certains, comme moi, ont pensé qu’il ne lui survivrait pas longtemps. Heureusement pour nous, on se trompait. Mais ces deux-là formaient un magnifique couple et on ne les imaginait pas l’un sans l’autre. Ils s’étaient très bien trouvés et toujours bien entendus. Une vraie complicité existait entre eux, jusqu’à ce petit mensonge qu’elle avait glissé, avant de le quitter pour toujours, montrant à son homme, à son major de gendarmerie, qu’elle aussi pouvait garder la tête haute jusqu’au bout. 

Quand je lui ai demandé de me parler de leur rencontre, il l’a fait à sa manière, sans entrer dans le sentimentalisme. Il m’a simplement dit qu’ils s’étaient pratiquement toujours connus, en me racontant leurs parties de jeux, gamins, quand les paysans montaient les vaches à l’alpage et qu’ils s’arrêtaient chez les Fardel (la famille de Marie-Louise).

  • Il y avait aussi le Pierre, ton papa.

Je l’apprends, mais je sais par ma mère que ce n’est pas ainsi que mes parents se sont rencontrés. Il y avait ces fameux bals à l’époque ; des bals de jeunesse avec orchestre, où les filles et garçons à marier des différents villages se rencontraient. Franchir quelques kilomètres à vélo pour aller danser n’effrayait pas les jeunes hommes, qui espéraient ainsi trouver leur fiancée. Car fréquenter une fille de son village présentait des risques de consanguinité, à force de répétitions, au fil des générations qui étaient restées sur place. Il y avait tellement de cousins dans les mêmes communes ! C’est donc dans un bal que mon père, de Peney, a rencontré ma mère, de Vaugondry. Et c’est de la même manière que l’« association », selon le terme de mon oncle Serge, a commencé entre lui et Marie-Louise. Cela, il ne me l’a pas raconté mais je le tiens de ma mère, qui des années plus tard, trouvait ainsi prétexte à rire de ce frère qui se montrait parfois trop sérieux à son goût :

  • Il n’osait pas faire le premier pas, me confia-t-elle, alors c’est Marie-Louise qui est venue vers moi et m’a dit : « vas donc me chercher ton frère ! »  Se serait-il décidé autrement ?

Mon oncle parle de son seul amour comme d’une fille sérieuse, travailleuse et dit qu’ils avaient choisi de s’associer. Je me demande ce que l’intéressée aurait pensé en entendant ces mots.

Comme j’insiste en relevant (j’ai vu des photos) qu’elle était très jolie, un sourire apparaît sur son visage et une brève lueur dans ses prunelles :

  • J’ai fait quelques jaloux, me confie-t-il, ravi.

Pas surprenant. Marie-Louise a rayonné jusqu’à sa fin de son sourire lumineux.

Suivant le fil de ses pensées, il reprend.

  • C’était une parfaite maîtresse de maison, elle savait recevoir, arranger de jolies tables et cuisinait très bien. Il le fallait, car nous recevions du beau monde !

Quand on est haut gradé, il faut souvent recevoir et accepter de nombreuses invitations.

  • Tous les jours des contacts, intéressants bien sûr, mais à la longue cela me fatiguait.

Ainsi parle oncle Serge de ses dernières années au sein de la gendarmerie vaudoise, alors qu’il avait atteint le grade le plus haut, contrôlant un secteur allant de Chevroux à Vallorbe et ne dépendant plus que du chef cantonal de la gendarmerie.

***

À propos de l’Auteure

Delphine croit en l’amitié et aux valeurs sincères, elle adore la Nature, les animaux et les sorcières, se passionne pour l’Histoire et toutes les bonnes histoires. 

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