Mémoires de Pipo

Mai 18, 2021 | Petites histoires

Bonjour. Je m’appelais Pipo. Enfin, c’étaient plutôt « mes humains » qui m’appelaient ainsi ; j’étais un chat. Entre nous, on ne se donne pas de nom, on a chacun une odeur bien différenciée qui nous suffit pour se reconnaître. Pour se présenter, on se renifle et on sait tout de suite ce qu’on a besoin de savoir. Ensuite, la plupart du temps, en tous cas moi, je déclarais mon hostilité à coup de grognements caractéristiques. Je n’étais pas un chat très sociable. Il faut dire que j’avais quitté ma famille à trois mois pour suivre mes humains.

J’ai vécu quinze ans avec eux. C’est beaucoup. La plupart de mes congénères ne sont pas aussi gâtés. Une chose est certaine : autant de temps, ça crée des liens. Je sais que ma mort n’a pas été facile pour eux. Ils ont eu l’impression de ne pas être prêts, pourtant je crois qu’ils l’étaient. Quand on prend un animal, on sait que ce n’est pas pour toujours. Leur vie est longue, à nos amis humains. Du moins pour ceux qui ont la chance de ne pas mourir jeunes de maladie ou d’accident, alors ma mort devait arriver, mon temps était venu.

J’étais malade ; j’avais contracté une saleté de virus à cause d’un escogriffe qui en voulait à mon intégrité : plusieurs fois il m’a mordu jusqu’au sang. Mes humains me menaient chez le vétérinaire et je devais subir des soins désagréables qui leur coûtaient cher. Mais mon tourmenteur était un chat de la famille, qui vit juste à côté. Ils ne l’avaient pas choisi et élevé comme il faut, pas comme moi, non ils l’avaient seulement recueilli. C’était un chat errant, une fripouille. Toujours est-il qu’il m’a refilé le sida des chats. Quand il a passé sous une voiture, je ne l’ai pas regretté. Ensuite, ses propriétaires ont adopté une mignonne petite qui aurait pu devenir ma copine, mais j’étais un peu vieux pour ça et n’ai pas été très sympa avec elle à mon tour. Elle n’a pas dû me pleurer beaucoup non plus.

Pour vous raconter ma vie, je dois commencer par le commencement. Allons-y.

J’ai donc connu mes humains quand j’étais tout petit. Ma grande humaine, celle qui me donnait à manger le plus souvent et qui nettoyait ma caisse, m’avait bien plu tout de suite parce qu’elle portait une jupe, quand elle est venue me voir la première fois et moi, tout petit que j’étais, cela m’a paru bien confortable pour dormir, bien plus que des pantalons sur lesquels je risquais toujours de tomber au milieu ! ça, c’était quand j’étais vraiment petit.

Je me suis endormi sur la jupe de mon humaine et c’est comme ça qu’elle est devenue la mienne. Elle a dit que je l’avais choisie.

Quelques temps plus tard, ils sont tous revenus pour me chercher ; j’avais grandi et m’amusais avec ma sœur, c’était chouette ! La plus petite des trois humains a participé à nos jeux puis, quand elle m’a mis dans une cage à barreaux, j’ai d’abord pensé que c’en était un nouveau, mais quand je me suis retrouvé dans une auto, je n’ai pas aimé. Je trouvais qu’il y avait une drôle d’odeur et quel bruit ! J’ai miaulé un peu puis, comme j’étais fatigué, je me suis tut. La petite humaine pleurait, je me demandais pourquoi…

On m’a posé par terre une fois arrivés, on a ouvert la cage et j’ai pu faire le tour de ce nouvel endroit qui était, en fait, mon nouveau chez moi, mais je n’avais pas encore compris. J’ai bien aimé renifler partout, mais j’avais un petit besoin et je cherchais un coin ; ils ont compris et m’ont montré mon bac. J’ai fait mon petit besoin et tout le monde a eu l’air bien content !

Il faut maintenant que je vous présente mes humains. La grande se prenait un peu pour ma maman, j’aimais assez ça. Parfois, je n’avais pas envie qu’elle me gâtionne, mais elle s’y prenait tellement bien que je me mettais à apprécier et devenais tout calme. Elle me donnait de bonnes choses à manger, s’occupait de tenir mes toilettes propres, me disait plein de choses tendres à l’oreille, me flattait là où j’aimais le plus, je crois pouvoir affirmer qu’elle m’aimait vraiment beaucoup.

La plus petite était tendre aussi, parfois presque un peu trop ! Elle me serrait comme un de ses animaux en peluche qui remplissaient sa chambre autrefois ou me déguisait et pour éviter ça je me cachais, mais elle finissait toujours par me trouver, même quand j’étais très bien caché ! A part ça, elle s’amusait souvent avec moi et ça c’était bien. On se courait après, on se cachait, on faisait les fous quoi ! quand elle a grandi, il y a eu moins de jeux, mais de plus en plus de tendresse entre nous.

Et puis il y a l’autre mâle de la maison. Avec lui, j’ai tout de suite compris que ce n’était pas gagné d’avance. Il a fallu que je fasse mon tout doux, et quand j’avais envie de faire le fou et que je n’arrivais pas à me retenir, je perdais des points et il criait sur les autres et sur moi. Ensuite j’ai grandi et allais souvent dehors tout seul, je faisais moins le fou dedans et ça a mieux marché entre nous. C’est quand même le seul qui ne me portait pas, il n’en a jamais pris l’habitude et c’était aussi bien. Mais je sais qu’il y avait une place dans son cœur pour moi. On avait parfois des conversations entre nous, qui amusaient la mère et la fille. Entre mâles, on se comprenait. J’avais tout de suite saisi qu’il était presque aussi gourmand que moi. Il ne voulait pas que l’on mélange nos frichtis ! Le sien, il le dégustait mieux si je restais tranquille dans mon coin, sans m’occuper de lui. Au fond, je comprenais cela. Moi aussi j’aimais bien manger en paix.

En vérité, parmi la nourriture qu’apprécient les humains, il y avait des trucs qui ne me laissaient pas indifférent. J’avoue être monté de temps en temps flairer de plus près des odeurs intéressantes, quand ils avaient le dos tourné. Il a même pu m’arriver d’y goûter, en toute discrétion, car je savais que cela ne leur plaisait pas du tout de partager avec moi.

La première fois qu’ils sont partis en vacances, je me suis cru abandonné. Je les ai cherchés. Pourtant une autre humaine était venue habiter l’appartement, elle m’a expliqué qu’elle était ma nounou. Elle m’aimait aussi beaucoup et acceptait que je dorme avec elle. Il arrivait que je m’en aille, parce qu’elle bougeait trop ; quand elle était calme, c’était pourtant chouette de rester contre elle dans son lit tout chaud !

Elle m’a gardé pendant plusieurs jours et plusieurs nuits et puis ils sont revenus. J’étais soulagé et j’ai ronronné pour le leur montrer.

Un truc qu’ils n’aimaient pas, c’était quand, pour leur faire plaisir, pour qu’ils soient fiers de moi, je leur ramenais mes trophées de chasse. J’étais assez bon dans ma jeunesse. Il n’y avait pas meilleur que moi pour rester en planque pendant une éternité avant d’avancer, extrêmement doucement, en rasant l’herbe, remuant très légèrement mon derrière d’excitation, puis je bondissais sur ma proie !  J’ai attrapé des oiseaux, des souris, des rats et même un crapaud. Pourtant aucun de ces cadeaux n’a eu de grâce à leurs yeux !

Et puis, chaque année à Noël, ils installaient le sapin, presque un mois avant la date. Vous pensez bien que pour moi, c’était une sacrée tentation, tous ces machins brillants qui pendaient et s’agitaient. J’avais autant envie de grimper dessus que d’attraper quelque chose, mais j’ai eu droit aux gros yeux et me suis abstenu.

J’étais assez sage, il faut dire. A force de vivre avec des gens, on les connaît par cœur et c’est aussi bien d’éviter les problèmes en s’efforçant d’agir avec bon sens. Une fois ses années de jeunesse derrière soi, c’est plus facile.

Petit, j’ai vite compris que j’étais plutôt bien tombé. On me laissait sortir, ce qui m’a permis de rencontrer d’autres chats, dans mon jardin et aux alentours. Je me souviens d’avoir tenté de me frotter à une vieille chatte qui m’avait brièvement rappelé ma mère, elle m’a stoppé direct dans mon élan et je n’ai jamais recommencé. Par la suite, j’ai compris que la solitude avait du bon. Je pouvais agir comme je l’entendais et disposais d’un très grand territoire.  

On habitait la ville alors. Ce n’était pas tout à fait la ville, il y avait un jardin et plusieurs bâtiments abandonnés autour. A cette époque, ma famille pensait m’imposer son rythme, soit me garder à l’intérieur la nuit. Ça n’a pas marché. Les gens ne comprennent pas que les chats sont des animaux nocturnes ! certains dégénérés, qui seraient perdus seuls dans la nature, se sont adaptés, mais moi qui étais né à la montagne, je n’avais pas oublié la sensation de liberté sous le ciel étoilé. Alors je leur ai fait comprendre qu’il fallait me foutre la paix et respecter ma nature.

Cela n’a pas été tout seul. Ils ont tout essayé. D’abord la chatière, avec une serrure, bien entendue fermée de nuit. Je l’ai défoncée. Ils ont alors mis tout un tas d’objets devant, mais j’ai réussi à tout déplacer pour passer. Ils sont ensuite allés jusqu’à déposer un récipient rempli d’eau pour m’empêcher de franchir cette fichue porte, eh bien croyez-le ou pas, je l’ai poussé. Il y avait de l’eau un peu partout, mais j’ai passé. Ils ont fini par saisir qu’il fallait me laisser sortir la nuit.

Je me souviens d’une fois où je m’étais perdu, petit. A force d’explorer mon environnement, j’étais passé par une ouverture qui ne fonctionnait que dans un sens. J’ai miaulé longtemps et les heures passaient, j’avais faim, j’avais soif. Puis mes humaines m’ont trouvé. Elles m’avaient cherché partout, appelé et quand elles m’ont enfin mis la main dessus, il a fallu m’extraire du piège dans lequel je m’étais fourré. En plus, j’étais noir de suie. Moi qui avais de magnifiques poils blancs mélangé de gris, je ne ressemblais plus à rien. Le goût était de plus infect sur ma langue lorsque j’ai commencé à me laver, alors j’ai accepté de l’aide. Il n’était pas facile pour moi de sentir cette lavette humide sur mon corps, mais je comprenais que mes humaines agissaient pour mon bien.

A cette époque, la plus petite possédait une maison de poupée dans laquelle je pouvais entrer, ce qui lui plaisait beaucoup. Elle y plaçait de tout petits personnages qui ne résistaient pas à mon passage sur l’étroit escalier.

Plus tard, cela faisait trois ans que je vivais avec eux, il y a eu le déménagement. J’ai commencé par détester le nouvel endroit. L’odeur m’en paraissait étrange, la maison était neuve, jamais habitée auparavant. On avait dit à ma famille qu’il fallait me garder enfermé pour que je m’habitue. Et ils ont essayé. Dans une petite pièce du sous-sol où j’ai pensé devenir fou. J’ai commencé par miauler le plus fort possible, puis de guerre lasse, me suis jeté sur la porte en grattant de toute l’énergie de mes pattes avant. Lorsque la porte s’est enfin ouverte, je me suis enfui.

Je n’aurais jamais cru abandonner ma famille humaine, à laquelle j’étais déjà très attaché. J’avais failli mourir une première fois, d’une infection rénale. Une opération m’avait sauvé et j’ai dû être nourri exclusivement de croquettes spéciales par la suite.

En tous cas ce jour-là je me suis enfui. Je me sentais complètement perdu. Je n’avais plus aucun repère, ni d’endroit m’appartenant, j’avais besoin de me situer. De retrouver mon véritable domicile.

Plus tard, quand je faisais semblant de dormir, alors que tout était rentré dans l’ordre, je les ai entendu raconter qu’ils étaient retournés autour de leur ancienne habitation pour me trouver, mais je n’y étais pas.

La vérité, c’est que j’ai bien essayé, mais n’y suis pas arrivé. Les champs, les forêts à traverser, ça allait, je pouvais m’en sortir. Mais il y avait des routes, tellement de routes ! qui se recoupaient, s’entrelaçaient, se mélangeaient… et tellement de trafic dessus !

Alors j’ai rebroussé chemin, mais ne suis pas rentré tout de suite à la nouvelle maison. Il fallait que je comprenne d’abord mon environnement. J’ai exploré, rencontré des humains aimables qui m’ont donné à manger, d’autres qui l’étaient moins et m’ont chassé, j’ai appris, découvert, puis enfin suis rentré. Environ une semaine avait passé. On m’a fêté, ça c’est sûr ! j’ai sauté sur mes croquettes, refait un tour de maison et décidé que l’endroit valait quand même le coup. Entretemps, mes humains avaient déposé leur odeur un peu partout et c’était déjà beaucoup plus acceptable. J’y ai donc mis la mienne à mon tour.

Les meubles non plus n’étaient pas les mêmes. J’ai tout de suite repéré un ensemble de chaises autour de la table (endroit rêvé pour avoir un peu de tranquillité) pourvues de coussins des plus confortables. Comme je décidais de m’y installer, mes humains ont pris l’habitude de relever les coussins et c’est devenu nettement moins intéressant.

J’ai trouvé d’autres endroits, les chats trouvent toujours. Certains autres ne plurent pas non plus à mes humains. Ils avaient particulièrement horreur que je m’installe là où ils dorment, ni même en dessous ! j’ai rapidement compris qu’au-dessus des escaliers, ma présence n’était pas désirable, ce qui ne m’a pas empêché de tenter de temps en temps de m’y installer, on peut s’amuser non ? et puis j’ai un petit côté rebelle qui surgit de temps à autre !

A peu près tout le reste de la maison est devenu mon royaume. J’ai toutefois privilégié certains endroits, durant de longues périodes. Mes humains s’étonnaient que j’en sois soudain dégoûté. Ma foi c’est ainsi, on a ses petits caprices, c’est dans la nature du chat. Un temps je veux tout le temps aller en dessous des escaliers, un temps je ne peux plus voir ce coin !

En revanche, j’ai adoré la terrasse ! que ce soit sur la chaise qui m’était réservée (si, si je vous assure) ou à même le sol pour chercher un peu de fraîcheur en été, je m’y suis vraiment bien plu. Surtout depuis que mes humains y avaient rajouté des parois en verre. Ils avaient mis aussi des espèces de parois glissantes et légères en treillis, qu’un simple coup de patte suffisait à déplacer, je ne me suis pas gêné et bien entendu, il ne me serait jamais venu à l’esprit de refermer derrière moi, les humains devraient savoir ça quand même ! eh bien ils m’engueulaient malgré tout, soi-disant que j’étais responsable des insectes qui rentraient !

Entre nous, c’est normal qu’il y ait des insectes, non ? d’abord, c’est de la nourriture potentielle, quoique mes croquettes me suffisaient en général, ensuite ça met de la vie, des odeurs, ça amène des matières intéressantes sous les minuscules petites pattes. Moi j’aimais vivre avec les autres espèces, pas toutes, mais la plupart de celles qui nous entourent.

Il y avait des chevaux juste à côté, ils étaient trois. Pas tous aussi sympas les uns que les autres. La plus sympa s’appelait Ladina ; elle était celle qui me convenait le mieux, parce qu’elle s’en fichait. Elle n’en avait rien à faire de personne, sauf de ma petite humaine, mais ne le lui montrait pas trop non plus, histoire de la chicaner. Alors quand je me glissais près d’elle pour avoir chaud, en hiver, elle ne m’embêtait pas et n’essayait pas de me faire peur. Bon. Je précise que sur son dos, ce n’est pas pareil. Notre humaine avait le chic pour me placer dessus, ce que Ladina n’appréciait pas trop non plus. Imaginez que je me sois accroché avec mes griffes ! Heureusement, ça ne durait pas longtemps.

Il y avait aussi Kentucky, un grand cheval un peu maigre parce que pas très heureux. Après avoir été l’idole d’une jeune humaine, cette dernière l’avait peu à peu délaissé en grandissant, d’autres intérêts, un amoureux, la vie quoi ! ce grand hongre Appaloosa affichait souvent un air un peu affolé, semblant s’inquiéter de tout : juste le contraire de Ladina. J’avais même l’impression de l’effrayer aussi. Pour finir, une dame d’un village voisin s’est entichée de lui et il est parti finir son existence à quelques kilomètres.

Ceci s’est toutefois déroulé après ma mort, ce qui ne m’empêche pas de surveiller ce qui se passe par là où j’ai tout de même vécu douze ans, les trois premières s’étant passée dans ce coin de ville avec jardin.

La troisième jument s’appelait, s’appelle toujours d’ailleurs, Brunette. Pas forcément original mais tout à fait opportun. Une jument assez paisible, plutôt débonnaire quoiqu’assez jalouse des attentions portées aux autres. Elle essayait de leur mordre le cul quand quelqu’un les caressait. Une gâtée, tout simplement. Après avoir été elle aussi l’idole d’une adolescente, elle était devenue celle de sa mère ! phénomène suffisamment rare pour le signaler. Bref, celle-ci aurait voulu toutes les gâteries, mais ne pouvait pas me souffrir, va savoir pourquoi. Il lui suffisait de m’apercevoir pour tenter de me charger. Je filais aussitôt dans le box de Ladina qui était occupée à manger son foin et me regardait arriver comme une anglaise qu’on dérange en pleine dégustation de ses scones préférés. Toutefois elle me fichait une paix royale, comme je l’ai déjà dit.

Mon ennemi, qui sont devenu mes ennemis avec les années, était le chien. C’est viscéral, génétique, inévitable. On ne peut pas se souffrir mutuellement. En fait ça, c’est pour la galerie. S’il est vrai qu’une vieille inimitié nous a séparé depuis la nuit des temps, la vie moderne nous a rapprochés, irrémédiablement. Mon humain craint trop les chiens pour ne serait-ce qu’imaginer en posséder un. Il les évite, ce qui a contribué à la paix de mon âme durant toutes ces années. Mais le voisin en avait un. Un bâtard moche, mais pas méchant. Il fut toutefois mon meilleur ennemi durant plusieurs années ; nous nous jouions mutuellement une franche comédie qui amusait tout le monde, jusqu’au jour où il fut shooté par une voiture. Je tremblais comme une feuille, horrifié à l’idée de perdre cet adversaire si familier. Il s’en est tiré cette fois-là, heureusement. Toutefois notre petit manège n’eut plus l’air si authentique après cela.

Dans mes vieilles années la situation se compliqua : un chien dans la famille, un nouveau chez les voisins et un autre qui passait par là tous les jours ! cela faisait beaucoup pour un chat de réputation asociale. Je les ai peu côtoyés, toutefois un exemple de rapprochement entre nos deux espèces a eu lieu sous mes yeux. L’ex-propriétaire de Kentucky avait adopté un chat presque en même temps que son chien, ils vivaient donc à 20 mètres à peine de ma maison.

Mes yeux de chats (très beaux me complimentait-on souvent) incrédules, virent à plusieurs reprises ce congénère nommé Albus courir en direction du chien et se frotter contre son poitrail en minaudant comme une femelle amoureuse ! bon. Il faut dire qu’il n’a pas inventé la poudre, le pauvre. Je me suis souvent demandé s’il avait bien toutes ses cases. Figurez-vous qu’un jour, alors qu’il n’était pas là depuis très longtemps, il a cru pouvoir m’approcher sans crainte. Je l’ai laissé venir sans broncher, mais à la dernière minute, lui ai allongé une calotte dont il s’est souvenu. Non mais !

Je vais clore ici le chapitre sur mes interactions avec d’autres espèces et me concentrer sur mes souvenirs avec mes humains.

Je peux dire que j’ai vraiment été aimé à ma juste valeur. Certes, elle n’était peut-être pas évidente au départ, galeux, pouilleux puisque issu d’une chatte de ferme de montagne, le premier contrôle chez le vétérinaire m’a vite nettoyé de tous ces inopportuns. Par la suite, je n’ai cessé de prendre du grade. J’ai plusieurs fois entendu ma grande humaine dire que j’étais une sorte de « Boris Godounov » vous connaissez ? Il parait que c’était un moujik, un paysan russe de bas étage, qui est parvenu à se hisser au rang de tsar ! j’avoue que la comparaison me paraissait appropriée.

On me traitait avec respect et déférence, la plupart du temps. J’ai aussi vécu mes minutes de solitude dans des positions invraisemblables que les humains se croient autorisés à nous donner sous prétexte de leur amour pour nous. Lorsque j’essayais d’échapper à mon tortionnaire du moment (je sais j’exagère un peu le terme), ce dernier resserrait son étreinte, malgré la tronche que je ne me privais pas de tirer. Il fallait que je parvienne à me calmer suffisamment pour qu’elle (jamais mon humain ne m’a traité de la sorte, il ne s’agissait que de la grande ou la petite) pense que je m’en fiche, pour que je réussisse à filer en me détendant d’un coup, à la vitesse de l’éclair.

Ensuite, je me cachais un moment pour tenter de me faire oublier. Hélas ce n’étaient pas toujours des moments très courts, parfois cela durait et il me fallait sortir en urgence (je feignais un besoin pressant) pour aller me réfugier dans la grange et le foin, où je pouvais poursuivre une sieste aussi longtemps que mon ventre ne criait pas famine.

Il parait qu’on dort environ 19 heures sur 24 nous autres les chats. Ce qui voudrait dire que je n’ai pas vécu réellement 15 ans, mais un peu plus de trois ans en tout ! ce n’est pas tellement finalement… bon ! je ne vais pas me plaindre, personne ne m’a forcé à dormir autant, mais c’était tellement bon ces siestes ! Oh, elles ne sont pas toujours calmes, il m’arrivait de rêver que je courais en bougeant réellement mes pattes, ou d’appeler les oiseaux dans mon sommeil.

Entre mes sommeils, je mangeais, courais après quelque proie ou me roulais sur l’asphalte chaud du printemps et de l’automne. En été il faisait trop chaud, j’aimais me réfugier au sous-sol ou à la grange… quand je le pouvais encore. Par la suite, le propriétaire en a condamné l’entrée, il parait qu’on laissait trop de crottes partout. C’est curieux parce que moi, je prenais soin de toutes les laisser au même endroit, on a ses manières !

Mes humains, quand ils ont emménagé à la campagne, n’ont pas mis de caisse pour moi pendant des années. Je me débrouillais très bien en me retenant pour tout faire dehors. Mais les hivers me sont devenus de plus en plus pénibles en vieillissant. Sans pouvoir accéder à la grange, il ne me restait que la proximité des chevaux, pas toujours paisible même vers Ladina qui mangeait même sa paille ! dès lors impossible de s’assoupir profondément ! imaginez si elle avait confondu ma queue avec des brins !

Je suis devenu de plus en plus casanier. J’aimais moins sortir, même la nuit. C’est là que je profitais de grimper sur les endroits interdits de jour pour tenter de dénicher des restes de nourriture. Parce que mon rythme est toujours resté le même : j’étais plus vif de nuit. Comme personne n’était là pour m’ouvrir la porte, je me dépensais à ma manière. Je voyais bien que ça les énervait, mes humains. Ils inspectaient minutieusement leurs surfaces à la recherche de mes empreintes de coussinet le lendemain matin ! ils ont même commencé à mettre du poivre avant d’aller se coucher. Ah ce qu’ils n’inventent pas pour tenter de nous éduquer ! mais ne comprendront-ils jamais que nous sommes des êtres libres ? foncièrement indépendants ? C’est ce côté de moi qui plaisait le plus à mon humain. Il me respectait pour ça et on se comprenait bien tous les deux. Je respectais aussi son besoin d’indépendance : pas de séances sur ses genoux, il n’aurait pas apprécié. En revanche, j’adorais m’installer sur ceux de mon humaine qui me flattait passionnément et m’a pris en photo autant qu’une star de ciné ! on avait un lien particulier qui passait même sans contact. Quand elle était loin pour quelques temps, elle m’envoyait des signaux, depuis n’importe où, cela me faisait du bien et je savais qu’elle ne m’oubliait pas. En retour, je sentais sa tristesse ou le froid dans son ventre, lorsqu’un évènement la blessait. J’attendais qu’elle s’allonge sur le canapé, ce qu’elle faisait quelquefois pour reprendre des forces, et je me mettais alors sur elle délicatement, la pétrissant en ronronnant. Elle sentait mon énergie et m’en était reconnaissante.

Avec ma petite humaine aussi, nous vivions des moments privilégiés lorsqu’elle m’emmenait en douce dans sa chambre à l’étage. Après un moment de câlins elle me laissait m’installer sur son lit et je m’endormais tout content dans la douceur de son duvet de plumes. Il n’était pas rare que mon sommeil soit interrompu par des exclamations des deux autres, qui ne supportaient pas ma présence à l’étage, et encore moins les dernières années, m’a-t-il semblé.

Il faut dire que je m’étais « oublié » quelquefois, après qu’on m’eut enfermé dans une pièce parce qu’on ne m’avait pas vu. J’avais le chic pour me rendre discret.

Combien de fois ne me suis-je pas régalé de les voir tous monter et descendre, ouvrir toutes les portes et m’appeler ! Ils agitaient même la boîte de croquettes dans l’espoir de me voir sortir ! Pas si fou, je ne me décidais à quitter ma cachette que lorsqu’ils cessaient tout tapage et semblaient m’avoir oublié. Je suis presque certain qu’ils n’ont pas encore découvert tous les endroits qui me servaient de planque ! L’un d’entre eux était particulièrement ingénieux : ils avaient installé un lit gigogne dans le salon du bas, celui où il y a le home cinéma et qui sert de temps en temps aux visites. Entre deux, le lit est bien sûr replié. Vous savez ce qu’est un lit gigogne ? c’est un lit normal avec un second presqu’identique, dont les pieds sont réfractaires et munis de roulettes afin qu’on puisse le glisser sous le premier lorsqu’il n’est pas utilisé. Le tout recouvert d’un joli couvre-lit sur lequel je n’avais pas le droit de déposer mes poils.

Qu’à cela ne tienne, je me suis glissé entre les deux.

Caché derrière le pan du couvre-lit, il était tout à fait impossible de me repérer ! sauf pour ma petite humaine, bien trop maligne, qui a fini par découvrir le pot-aux-roses ! Les deux autres étaient médusés ! tant par ma ruse que par son flair !

J’ai vécu une belle vie, je ne peux pas le nier. Après le départ de ma jeune humaine, c’est devenu plus dur. J’avais contracté cette sale maladie qui me faisait salir partout, chaque fois que je posais mon derrière quelque part. En plus, j’avais des flatulences sans arrêt ! petit à petit, ma grande humaine a moins aimé me prendre sur ses genoux, on peut la comprendre, elle me laissait quand même dormir à côté d’elle sur le tapis et m’a même préparé un berceau. Enfin, pas tout à fait un berceau, c’était juste un carton de bonne grandeur, garni d’un coussin et d’un linge, qu’elle avait eu la bonne idée de recouvrir, un peu comme un lit à baldaquin, de quatre pics à brochettes sur lesquelles elle avait fixé un morceau de soie. Ah j’étais bien là-dessous ! c’était placé juste assez haut pour que je puisse avoir une vue sur le jardin et les oiseaux, elle me connaissait bien.

Mon humain, lui, m’a confectionné une cabane dehors. Il l’a placée sur le balcon, côté sud et tourné l’ouverture de manière que le vent n’entre pas. C’était pour remplacer la grange, en hiver, pour que je n’aie pas froid si je voulais me reposer un moment la nuit. Bien sûr, je m’en suis servi, dès le début. Mais je n’aimais pas trop le leur montrer, parce qu’à la fin, je préférais quand même qu’on me prenne à l’intérieur.

Les bons endroits attirent tout le monde hélas, et cet abruti d’Albus est venu squatter ma cabane. Comme il s’y mettait de jour, sitôt que ses propriétaires l’avaient mis dehors pour partir au boulot, cela ne me dérangeait pas trop. Il arrive que nous les chats, partagions nos territoires en bonne intelligence et c’était le cas durant mon dernier hiver.

Mes humains partaient de plus en plus en vacances, loin, longtemps. Ils s’arrangeaient toujours pour qu’on me nourrisse, que j’aie à boire et j’avais la cabane, mais de nuit seulement. Parce que l’Albus, il n’a rien voulu savoir. Il avait pris l’habitude de squatter de jour et vacances ou pas vacances, malin comme il l’était, il n’a pas su faire la différence. Ça a quand même été, mais je sentais la fin s’approcher. C’était -comment dire ? – inéluctable. J’avais cette maladie inguérissable et bien que j’aie vécu une sorte de rémission, elle allait revenir tôt ou tard. Dans ces conditions, il devenait bien difficile à mes humains d’envisager une suite d’existence avec moi. Parce qu’ils avaient envie de déménager de nouveau ! et bien sûr, pas question de m’emmener pour les mille deux cents kilomètres de voiture qu’ils devaient accomplir jusqu’à leur nouvelle destination ! je détestais les voyages en auto et ne pouvais m’empêcher de me lâcher dans ma cage. La vétérinaire consultée avait dit à mon humaine qu’il fallait essayer de me donner, de préférence à une personne âgée. Mais comment confier à quelqu’un un chat malade qui ne mange de surcroît que des croquettes spéciales achetées chez le véto ?

De mon côté cela n’aurait pas été tout simple non plus, j’étais de leur famille à eux et ne me familiarisais pas facilement avec d’autres personnes ! Ils l’avaient bien vu, l’hiver précédent quand ils avaient essayé de me confier à un refuge pour chats pendant leur absence. Ma grande humaine avait agi avec moi comme avec un petit enfant : elle m’a placé un jour pour voir si je m’habituais. Un seul jour, c’était passé ok, mais quinze ! j’ai déprimé grave. Quand elle est venue me rechercher, j’étais au fond du trou, convaincu qu’ils m’avaient tous oublié.

J’ai mis du temps à me remettre et n’avais plus mon beau regard. Mon humain s’est fâché, il a dit « plus jamais le foyer des délinquants ». J’étais devenu un problème. Toujours aimé bien sûr et tous trois (quand ma petite humaine revenait pour les vacances) s’occupaient de moi comme d’habitude, même s’il y avait ces petits problèmes de santé.

Toujours est-il qu’ils sont repartis pour une quinzaine de jours en s’étant décidés très vite. Pas comme d’habitude quand ils me préparaient, m’achetaient des croquettes encore plus spéciales, enrichies au lait maternel pour me réconforter, me rassurer. Cette fois-ci, rien de tel, ils ont filé en me disant au revoir le soir, sans que je ne comprenne vraiment que c’était un au revoir de quinze jours, et en confiant mes croquettes et mon bol d’eau à la vigilance de la famille.

C’était la fin de l’hiver, pas encore le printemps. Je n’aurais pas dû courir comme ça à travers la route, je le savais. Il y avait trop de trafic, mais je n’étais pas cent pour cent dans mon assiette, c’est comme ça. Une voiture est arrivée et… je n’ai pas eu le temps de souffrir. Un humain de la famille, le propriétaire de la petite qui aurait pu devenir ma copine, est venu empêcher les autres voitures de me passer dessus et m’a caressé jusqu’à ce que je pousse mon dernier soupir.

Et voilà ! je suis parti pendant que mes humains étaient en vacances. Ça ne leur a pas fait plaisir, à leur retour, ça non. J’ai vu ma grande humaine pleurer tous les jours pendant une semaine, mon âme en souffrait. Elle a fini par comprendre que mon moment était arrivé. A deux ou trois occasions elle avait cru me perdre et s’était déjà répandue en larmes, mais cette fois je n’ai pas pu venir la consoler. Mon corps a été enterré dans la haie, par son frère. Ce ne sont plus là que les restes de mon habit terrestre, je vais sûrement en recevoir un autre prochainement. Mais celui-là valait le coup, il était vraiment classe et je ne suis pas certain de recevoir des yeux aussi expressifs la fois prochaine, qu’en dites-vous ?

16 mars 2004 – 19 mars 2019

texte écrit par Delphine Messadi-Degiez et publié exclusivement sur ce site.

À propos de l’Auteure

Delphine croit en l’amitié et aux valeurs sincères, elle adore la Nature, les animaux et les sorcières, se passionne pour l’Histoire et toutes les bonnes histoires. 

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